CONTRE UNE RHETORIQUE DE L’AUTRE

By Isaure Simonin

Du 7 au 9 janvier 2015, 20 morts. Vingt ? Oui, les terroristes comptent aussi. De ces trois morts-là- Amedi Coulibaly, Said et Cherif Kouachi, certains se sont réjouis. Comme s’il n’y avait pas eu assez de sang. Il n’est absolument pas question ici de remettre en cause le travail du RAID et du GIGN, lesquels ont agi en situation de légitime défense, étant dans l’incapacité de capturer les terroristes vivants. Au moins ont-ils essayé. Car voici les arguments que de toutes parts j’entends : il ne fallait pas les prendre vivants ; les terroristes ne méritent pas de vivre ; il n’y a pas assez de place dans les prisons, les tuer coûte moins cher ; les terroristes ne sont pas des hommes. A ces arguments qui ont attaqué mes convictions les plus profondes, voici ce que je réponds aujourd’hui.

Après l’écoeurement, l’analyse. La thèse que j’attaque, je la nommerai la rhétorique de l’Autre, car elle se base sur une idée centrale, un présupposé inconscient et fondamental selon lequel  le terroriste, c’est l’Autre. Il n’a rien de commun avec moi. Comment cela se pourrait-il, puisque je suis innocent et qu’il est coupable, puisqu’il a tué et que mes mains sont vierges? Le terroriste est ce que je ne suis pas. Or je suis un être  humain. Le terroriste n’est donc pas humain. Mon empathie ne s’étend pas à lui. Le terroriste me menace. Il faut donc le supprimer. Par conséquent, je le tue. Et je deviens terroriste.

Les frères Kouachi, Amedi Coulibaly, les extrémistes Shebab, Daesh, Al Quaida, prétendent éliminer une partie de l’humanité parce qu’elle ne répond pas à leurs critères de choix. Eux aussi ont une rhétorique de l’Autre, encore plus perfectionnée que celle dont je sens les dangereuses prémisses frémir dans certains esprits. Cette rhétorique de l’Autre, c’est celle qui a permis les attentats terroristes mais aussi les camps soviétiques, nazis, et tous les meurtres, individuels ou collectifs, depuis que l’homme est homme. En effet si l’homme est un loup pour l’homme, c’est à son insu.  Jamais l’homme ne tue consciemment son semblable : il en tue un Autre. Car avant de tuer, il y a nécessité de déshumaniser. Et cette déshumanisation, de fait déjà achevée dans certains esprits, mène nécessairement à l’horreur ; elle est inséparable des meurtres qu’elle prépare. Lorsqu’on déshumanise un groupe d’hommes, quels qu’ils soient, criminels ou innocents, les pires excès nous guettent. Qui posera une limite aux sévices infligés à des hommes que leurs semblables ne reconnaissent plus comme tels ? Voulons-nous d’un Guantanamo en France ?

La déshumanisation est non seulement dangereuse et criminelle, elle est absurde. Elle fait du terroriste un bouc émissaire idéal. Si le terroriste n’est pas  homme  puisqu’il a commis des actes inhumains, alors le mal n’est pas humain. Le mal est le fait du terroriste et moi qui suis un être humain, j’en suis exempt. Coupable parfait que le terroriste, criminel total  inculpé non seulement de ses crimes, desquels il est juste qu’il réponde, mais encore chargé du fardeau universel du mal, lequel pèse pourtant sur nos épaules à tous. Dire que le terroriste n’est pas un homme, c’est nier la part de l’autre1 en soi. Dire que le terroriste n’est pas un homme, c’est prétendre que ce qui l’a poussé au crime n’existe pas en nous. La blessure de la haine marque le cœur de chacun d’entre nous et c’est à chacun d’entre nous que revient le devoir de l’empêcher de s’infecter. Comme Alexandre Soljenitsyne, « j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité ».

On ne rappellera jamais assez que «  l’Autre » est en fait un homme. On ne rappellera jamais assez que les criminels sont des hommes. S’ils l’ont oublié, ne l’oublions pas. S’ils ont souillé, violé la dignité humaine, respectons la, y compris en eux. Soyons envers eux différents de ce qu’ils ont été envers nous, ou alors nous aurons perdu, perdu face non pas aux terroristes, mais au terrorisme. La haine, le meurtre et la terreur nous auront gagné jusqu’au bout puisqu’ils nous auront gagné nous. La justice n’est pas la vengeance. La haine est un cercle vicieux. La mort enfante la mort. Je ne défendrais pas ceux qui, contre les terroristes, mais comme eux, défendent la mort. Nous devons étouffer l’idéologie terroriste parce qu’au-delà des décisions militaires, des essentielles précautions de sécurité, il y a un combat pour la vie, contre la mort, pour la dignité humaine, et contre la déshumanisation. Ce combat se déroule peut-être principalement, visiblement, contre des hommes qui sont les terroristes. Mais sa bataille la plus cruciale prend place parmi nous qui nous opposons au terrorisme. Serons-nous les hérauts des Lumières ? Ou serons-nous gagnés par les ténèbres que nous voulons combattre ?

Bien sûr, il est un argument encore que je n’ai pas affronté : celui du prix. Les prisons plutôt que la peine de mort, ça coûte cher. Aux sires assez tristes pour considérer le meurtre comme un moyen de reboucher un déficit, je répondrais ceci : que la vie humaine n’a pas de prix, mais une valeur. Que la vie humaine existe et doit être préservée en tant que telle. Une analyse coût/profits peut orienter des choix d’entreprises. Pas des décisions de justice.

Isaure Simonin

1 : Lire La Part de l’Autre d’Eric Emmanuel Schmitt.

 

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