Marion Lefèvre

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Les questions soulevées par la crise des réfugiés en Europe « nous préoccupent beaucoup plus que les questions de la Grèce et de la stabilité de la zone Euro », a reconnu récemment la chancelière allemande Angela Merkel. Du naufrage de Lampedusa en octobre 2013 à celui du chalutier libyen en avril 2015 en passant par la photo choc du petit Aylan échoué sur une plage turque, le sujet est plus que jamais au cœur de l’actualité et des préoccupations de nos dirigeants. Face à l’absence de solutions efficaces, que ce soit au niveau européen ou national, la société civile se mobilise à la pour sensibiliser, avertir, dénoncer… Et, parfois, faire son deuil.

C’est le cas du Comité Humanitaire de Solidarité et de Bienfaisance avec le peuple Syrien, dont l’antenne rémoise s’active depuis la révélation de la photo d’Aylan. Le 5 septembre 2015, ses membres manifestent place d’Erlon, exposant aux yeux des badauds l’image presque insoutenable du petit corps que la mer a déposé sur le sable. Armés de pancartes et de mégaphones, ils tractent et discutent entre eux. Les visages sont fermés, résolus, et le murmure des conversations et de la fontaine à proximité ne parvient pas à défaire le silence pesant et respectueux qui s’est établi.

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Malgré la gravité du moment, Christophe Husson, le président de ce comité, n’hésite pas à témoigner en détails de la détresse d’un peuple qui se retrouve obligé à choisir entre deux voies aussi mortifères l’une que l’autre. Le cas des réfugiés syriens en Europe témoigne selon lui de « l’extinction d’un peuple complet ». « Si je quitte le pays, nous dit-il, ce sont les gens sur la route qui me dépouillent de tout. Si je veux aller en Europe, où il y a une certaine sécurité et une certaine tranquillité, j’ai la mer. Soit je meurs par explosion, soit je suis massacré par un sniper ou par les gens qui sont sur la route, ou alors, par la noyade. Et si j’arrive à passer par ces trois-là, c’est encore l’humiliation. »

Ce paradoxe très concret n’est en effet pas souvent souligné. Le peuple syrien est pris entre deux feux, ceux de la répression ou des dangers de l’exil. Cette humiliation, ce sont les conditions d’accueil des réfugiés : accueillir 24 000 réfugiés en l’espace de deux ans, comme François Hollande l’a annoncé lors de sa conférence de presse semestrielle du 7 septembre, est un défi du point de vue des infrastructures. Christophe Husson cite amèrement à ce propos Michel Rocard dans son discours du 6 juin 1989 visant à justifier une politique d’immigration draconienne : « Il y a, en effet, dans le monde trop de drames, de pauvreté, de famine pour que l’Europe et la France puissent accueillir tous ceux que la misère pousse vers elles ».   Une citation qui contraste de manière crue avec les paroles pleines de ferveur du président de la République, pour qui « le droit d’asile fait partie intégrante » de l’ « âme » et de la « chair » de la France. L’accueil de ce nouveau plan d’urgence diffère d’ailleurs au niveau local : si certains maires abondent dans le sens de François Hollande, d’autres s’accrochent encore à une position similaire à celle exprimée par Rocard plus de vingt-cinq ans auparavant.

L’accueil des réfugiés ne peut être qu’une solution temporaire. L’hémorragie humaine qui traverse la Méditerranée depuis le début du conflit ne semble pas vouloir se tarir, et la question d’une intervention en Syrie se pose plus que jamais. « Bachar El-Assad est très peureux, déclare Christophe Husson. Il n’est pas prêt à confronter qui que ce soit, sauf les faibles. Par exemple, pendant une dizaine d’années, l’Europe et les Etats-Unis l’exhortaient  à sortir du Liban. Il n’en sortait pas et faisait des massacres. Il a suffi que MM. Chirac et Bush le rencontrent et lui intiment de sortir et il est sorti le jour même. On lui a donné une semaine pour sortir du Liban : le soir même, il en est sorti. Il faut juste une fermeté, et on ne comprend pas pourquoi elle ne vient pas. » En effet, l’initiative diplomatique engagée conjointement par Jacques Chirac et George W. Bush a abouti, le 2 septembre 2004, a l’adoption de la résolution 1559 de l’Organisation des Nations Unies sur le Liban demandant le retrait des troupes syriennes ainsi que le respect de la souveraineté territoriale libanaise.

Il appelle donc de ses vœux une solution diplomatique, déplorant comme une grande partie de la société civile les interventions militaires « à l’aveuglette » des puissances occidentales aux Proche et Moyen Orients. « L’anarchie » qu’elles provoquent n’est, toujours selon Christophe Husson, pas souhaitable. « Je suis Syrien, je connais ce régime. C’est un régime qui ne vaut rien du tout et ne vit que par la peur et l’orgueil. Il n’y a pas de réel pouvoir qui règne en Syrie, même si certains disent que la moitié des Syriens se positionnent en faveur d’El-Assad. » Si le rapport interne de l’OTAN datant de juin 2013 contredit ses dires en attribuant 70% de soutien populaire au président Syrien, les deux ans qui se sont écoulés entre temps peuvent laisser supposer un changement radical à ce sujet, ne serait-ce qu’en raison d’une répression toujours plus sévère.

Cependant, malgré les départs en masses, « les Syriens ne veulent pas quitter le pays ». « On sait très bien vivre ensemble, on sait tout partager malgré les différences », affirme Husson. Pour preuve, il cite les tentatives démocratiques du pays entre 1935 et 1948. « Il y a eu une Assemblée Nationale, des élections libres », assène-t-il, tout en accordant que le peuple syrien n’est « peut-être pas complètement […] prêt [pour la démocratie] ». L’intervention occidentale reste un sujet controversé, à mi-chemin entre une réponse salutaire à l’appel à l’aide d’un peuple chassé de ses propres terres et un impérialisme non désiré. « Les Occidentaux ne nous font pas confiance », déplore-t-il. Et, dans un cri du cœur, de célébrer ce pays à feu et à sang comme il aimerait le retrouver: loin des conflits et des clichés ne dépeignant le Moyen-Orient qu’à travers conflits d’intérêts occidentaux et guerres religieuses. « Ce pays a su absorber toutes sortes de changements et d’envahisseurs qui y ont été et a établi un modèle qui lui est propre. C’est pour ça qu’on trouve des quartiers achetés par les Français à Alep. Pourquoi ? Parce qu’ils adoraient. Et pourquoi adoraient-ils ? Parce que nous sommes multiculturels, multiconfessionnels et multi-originels, aussi. Personne ne peut dire « je suis Syrien depuis deux mille ans ». Non, on vient vivre ensemble, on fait tout ensemble. Il n’y a jamais eu de conflit frontal.  Qu’ils nous laissent faire. » Une demande ambigüe donc, adressée aux puissances occidentales. Faut-il accueillir sans intervenir, intervenir pour cesser d’accueillir ou intervenir parce que, justement, on accueille? La France, tout comme l’Europe, ne semble pas encore détenir la réponse. Reste que le devoir de solidarité envers son voisin, comme le souligne le président du comité, ne peut attendre. La France, au même titre que les autres pays d’accueil, leur doit « respect et assistance ». En somme, leur doit « la vie ».

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