Much Loved, never respected

By  Gaëlle Vandeportaele & Isaure Simonin

Un procès se tient actuellement au Maroc: celui de Nabil Ayouch et Loubna Abidar. Procès d’un réalisateur et de son actrice principale certes, mais avant tout procès d’un film, Much Loved, lequel inciterait “à la débauche” et “attenterait à la pudeur”. Pourtant, ce n’est pas l’oeuvre qui est obscène, mais bien la réalité qu’il dépeint. Sorti en France le 16 septembre 2015, Much Loved, à travers le quotidien de Noha, Randa, Soukaina et Hlima, quatre filles de joie, dénonce avec force la prostitution et la corruption au Maroc.

Les vies douloureuses de ces femmes sont rythmées par des rencontres sordides avec des hommes violents et immoraux. Prisonniers chacun de leur côté des stéréotypes de la virilité pour les uns, de la soumission féminine pour les autres, tous demeurent dans l’incompréhension d’autrui. Ces hommes et ces femmes, réunis seulement par le coit et l’argent, sont alors condamnés à une sadique relation de domination: le client s’enfonce dans la nuit de son ignorance, la femme ajoute toujours une nouvelle blessure à ses blessures.

Ces femmes, qui ne survivent que  grâce au sacrifice de leur dignité et de leur liberté, sont consommées par une société hypocrite, avant d’être méprisées et rejetées par tous, même par leur famille, laquelle les abandonne à leur triste sort. Le jeu d’acteur est excellent et une mise en abyme, soit le fait que  les actrices jouent des femmes qui elles mêmes jouent un rôle tel des comédiennes,  permet de saisir la subtile psychologie de ces femmes. Ces dernières se livrent à un jeu de rôle alternant entre la fillette naïve, joyeuse, et la séductrice provocante, passionnée. Seuls leurs moments de solitude permettent d’entrevoir leur pensées cyniques et avides, témoignages de femmes blessées et ravagées, jouant leur vie sur un numéro de bouffon.

Le scénario est linéaire, relevant du documentaire, car ces tranches de vie ont  pour but de raconter la réalité et non pas une histoire. Certaines répliques, prononcées en plein drame, sont pleines d’humour, nous arrachant un rire plutôt qu’une larme. L’ensemble est bien filmé. Nabil Ayouch donne une dureté indéniable à son film par la multiplicité, la crudité et la violence des scènes de prostitution et de viols, qui dérangent et mettent mal à l’aise le spectateur. Ce qui pourrait constituer le défaut majeur du film, constitue peut-être sa principale qualité. Ces scènes, dans leur redondance, manquent de subtilité. Cependant, le quotidien de ces femmes est-il subtil? Pourquoi suggérer avec pudeur ce qui est en réalité immonde et grossier? Pourquoi ajouter de l’hypocrisie à une société déjà si fausse? Société qui se tient  les yeux “grands fermés”, Eyes Wide Shut, sur ces sujets scandaleux. L’institution de la prostitution dissone en effet sérieusement avec les valeurs de pureté officiellement arborées, officieusement allègrement méprisées. A l’éloge de la chasteté répond nécessairement l’industrie de la chair.

En se concentrant sur les tares de la société marocaine, notamment sur l’exploitation des “femmes de mauvaise vie” sur lesquelles est fondée la légende de la femme chaste, Much Loved ne devrait pas faire oublier que la dépendance et la soumission féminine, au Maroc comme ailleurs, ne s’étend bien évidemment pas qu’aux prostituées. Enfermées dans une moralité imposée puis dans les chaînes du mariage forcé ou dans celles de la prostitution, de nombreuses femmes aux origines sociales diverses se trouvent dans tous les cas dépendantes du bon vouloir changeant des hommes. Toute sécurité matérielle, toute respectabilité, toutes relations sociales dépendant d’eux, ces femmes se retrouvent éternellement aliénées. Le dénoncer comme Ayouch le fait, ce n’est pas rejeter dans la soumission toutes les femmes marocaines, ni oblitérer les éléments positifs et progressifs que ce pays et sa nouvelle génération recèlent: c’est plutôt ouvrir les yeux sur certaines plaies, afin de les soigner et permettre au corps de se rétablir.

Much Loved n’est ni un grand film, ni un beau film, mais c’est un film qui interpelle. La tension désespérée qui crève le coeur du spectateur durant toute l’histoire  s’apaise vers la fin. Cette dernière est ouverte, et c’est au spectateur de décider si elle est en cela porteuse d’espoir. Dans le monde réel, une certaine jeunesse, moderne, éduquée et libérée est apparue: cette jeunesse sera t-elle l’étincelle qui mettra le feu aux reliques du passé ?

SOURCES

https://www.youtube.com/watch?v=ER6HpzvHEyE (France24 21 Septembre 2015)

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