By Sarah T. Lévy

Picture courtesy of The Daily Beast

En quelques clics, vous commandez ce livre de théorie politique et ces bottes fourrées, qui vous aideront à affronter l’hiver rémois… Facilité déconcertante de l’achat en ligne. Les algorithmes au service de l’Homme, pensiez-vous, en survolant d’un œil distrait les suggestions d’achats, qui s’affichent sur le coté de votre écran.

Mais saviez-vous que, derrière ces suggestions, se cache une intelligence humaine et non pas un obscur programme informatique ? Nombre de tâches que l’on pense mécanisées sont en fait réalisées par une armada de travailleurs sous-payés, sans contrat de travail ni salaire minimum. Ils font partie d’un nouveau prolétariat mondialisé, qui peine à défendre ses droits. Bienvenue dans le monde des  turkers.

Ces travailleurs ont choisi de gagner leur vie ou un complément de revenu contre quelques heures de leur journée à effectuer des tâches simples et parcellisées: retaper des textes manuscrits, comparer des tickets de caisse, vérifier que les articles à vendre d’un site d’e-commerce ont les mots-clés adaptés ou les bonnes images… Autant d’opérations impossibles à réaliser avec des algorithmes, que les entreprises délèguent aux turkers sur la plate-forme d’intérim en ligne Amazon Mechanical Turk. La rémunération est dérisoire (en moyenne cinq centimes d’euro par tâche accomplie) mais attire tout de même plus de 500 000 turkers à travers le monde. Beaucoup sont de jeunes Indiens diplômés maîtrisant l’anglais, qui n’hésitent pas à donner six heures de leurs journées contre une poignée d’euros. Varum, vingt-deux ans, passe ainsi ses nuits à sous-titrer des vidéos et sa productivité lui permet de gagner 450 euros par mois, soit quatre fois plus que le salaire moyen en Inde. L’activité se développe aussi dans les pays plus développés : aux Etats-Unis, elle touche des profils variés, du retraité à la mère célibataire. La rétribution, reçue par virement bancaire, leur est souvent indispensable pour arrondir leur fin de mois.

Mais est-ce réellement lucratif pour ces petites mains du web ? Aucun salaire minimum ni  couverture sociale ne sont assurés, et certaines entreprises peu scrupuleuses vont même jusqu’à ne pas rétribuer les turkers si elles considèrent que la tâche n’a pas été correctement effectuée. A la merci des entreprises, les turkers sont isolés et ne possèdent aucun moyen de pression sur Amazon, qui est à l’origine du concept du Mechanical Turk (du nom d’un automate inventé au 18ème siècle, censé pouvoir jouer aux échecs mécaniquement, mais contrôlé par un vrai joueur…).

Le phénomène des turkers soulève de réelles questions éthiques : peut-on les considérer comme de vrais travailleurs, les autoriser à se syndiquer ? Leur rétribution est-elle « juste » ? Leurs conditions de travail entrent-elles en contradiction avec le droit du travail ? Des initiatives naissent pour encadrer le mouvement de ce digital sweatshop : des sites indépendants d’Amazon permettent aux travailleurs de « noter » leurs employeurs en terme de transparence et d’honnêteté ;  le premier syndicat mondial des travailleurs du web se crée en ce moment-même à Stanford, afin de faire entendre leurs revendications par des moyens pour le moins offensifs. Celui-ci a lancé en 2014 une action coup-de-poing, consistant en une campagne d’envoi de lettres de doléances sur le mail personnel de Jeff Bezos, le patron d’Amazon. Une première étape vers la reconnaissance de cette classe de travailleurs émergente, dans un contexte de crise où le travail en ligne est plus accessible et parfois plus rémunérateur qu’un emploi traditionnel.

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