By Madeleine Leddy
Picture courtesy of Timothy A. Clary (AFP)

Je ne sais pas comment commencer, voire où commencer.

Je me suis réveillée ce matin pour la quatrième fois depuis que je me suis couchée, non pas aisément, vers 4h. J’ai ressenti tout de suite un besoin, que j’ai ressenti plusieurs fois dans ma vie, mais jamais avec une telle force: celui d’écrire. Ce besoin, ce matin, était viscéral. Vital. J’avais l’impression que m’empêcher d’écrire me couperait à jamais le souffle. Et c’est donc à la suite de cette fureur que je tape, sans savoir ni où ni comment je terminerai, pour essayer de déchiffrer mes pensées embrouillées.

Je suis née à New York et c’est là que j’ai grandi, entre la banlieue et la ville. J’étais très jeune au moment des attentats du 11 septembre au World Trade Center et mes souvenirs se confondent avec les histoires des amis témoins, de mes parents, de mes grands-parents chez qui j’ai été amenée dès la fermeture exceptionnelle de mon école primaire ce jour-là, et chez qui j’écoutais le JT sans comprendre complètement ce qui se passait.

Mais il me reste un très clair souvenir de ce soir-là. J’étais rentrée chez ma mère, qui était enceinte de ma petite sœur. Elle, silencieuse, essayait de trouver un moment de repos tout en s’occupant de moi et mon petit frère, âgé seulement de 13 mois, nous surveillant dans la cuisine où retentissait encore la voix du présentateur, son discours ayant vraisemblablement tourné en boucle depuis midi. Je ne comprenais toujours pas et j’ai donc demandé à ma mère qui était responsable de ce qui s’était passé. Elle m’a répondu, d’une voix ferme mais basse, que de mauvaises gens avaient attaqué notre ville. Toujours confuse, je lui ai dit que je croyais  que les mauvaises personnes n’existaient qu’en fiction, comme dans l’émission préférée de mes cousins Tommy et Jack, Power Rangers.

Elle a secoué la tête et m’a prise dans ses bras. “Cette fois, ma belle, ce n’était pas de la fiction,”  a-t-elle chuchoté.

C’est donc avec confusion et naïveté que je me souviens des événements en ce jour d’horreur dans ma ville natale. Pour moi, c’est pourtant la seule référence que j’ai à rattacher à ce qui se passe à Paris en ce moment. C’est la seule fois de ma vie où j’ai déjà été si proche d’une terreur de cette importance. Et, en effet, le caractère particulièrement embrouillé de mes souvenirs de cette première fois rend plus difficile ma compréhension des événements de hier soir. Objectivement, je les comprends plus que ce que j’avais compris, gamine, des attentats de New York. Subjectivement, je les comprends moins.

Je suis américaine mais de langue maternelle française. Ma mère, comme moi, est américaine mais c’est elle qui m’a transmis les secrets et l’amour des deux langues, que je parle couramment. L’une d’entre elles, l’anglais, est la langue de ma patrie; l’autre, le français, celle de ma patrie adoptée. Le fait que m’exprimer en français m’est plutôt naturel m’a toujours liée intrinsèquement à ce plus grand pays francophone, malgré mes origines françaises seulement distantes. C’est un pays où, depuis la première fois que j’y suis venue, je me suis toujours sentie chez moi. J’étais et je suis toujours cet enfant à l’accent de “n’importe où,” pas française mais pas non plus complètement étrangère. Et donc la France fait partie de mon identité, maintenant plus que jamais, après avoir passé presque deux ans sur son territoire à appendre son histoire, sa politique, sa culture.

Une patrie, qu’elle soit naturelle ou adoptée, fait partie de soi.

Une attaque contre la France, contre la ville française où habitent tant de mes amis et leurs familles, contre la culture et le peuple qui m’ont accueillie à bras ouverts, cet enfant dont l’identité, dans le sens linguistique, contenait une partie de la leur, une attaque contre toutes ces choses qui me tiennent à cœur, c’est une attaque que j’ai ressentie moi-même mais d’une façon unique et inexplicable, ce qui me fait peur. Je ne veux pas avoir peur; et je sais bien à quel niveau la France est forte, à quel niveau ce peuple est capable de vaincre, à quel niveau la ville de Paris se montrera solidaire face aux horreurs inouïes et aveugles que sont ces attaques. Mais j’ai quand même peur pour un monde où un individu, peu importe sa confession, sa nationalité, ses origines, peut commettre un tel acte. Je n’arrive pas à le comprendre et il est malheureusement humain d’avoir peur de ce qu’on ne comprend pas.

Ceci n’est pas pour dire que nous ne sommes pas capables de surmonter cette peur.

J’admire et je suis tellement fière de ceux qui renforcent déjà la solidarité et qui se mettent en action contre la haine, contre la violence, contre la perte de foi. Mais en ce moment même, je ne suis pas prête. Et j’en suis tellement désolée.

Je t’aime, ma France, autant que j’aime ma patrie américaine. Je t’aime, et je suis désolée de ne pas être encore capable de réagir pour toi. Je suis désolée d’avoir peur. Mais je sais que ce n’est que temporaire, cette peur, et que même ces mots sur ces pages m’aident à sortir de l’abîme de l’inconnu, de la brume de l’effroi.

La paix et l’amour vaincront et bien que je ne sois pas prête à y assister, je serai là. Nous vaincrons. Nous vaincrons.

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