Par Marième Sy

Le 4 décembre 2015 s’est tenue à Reims la conférence-­débat : “COP 21 : Quelle place et quels enjeux pour le développement durable en Afrique ?”. Cet évènement a été organisé par le pôle Reims de l’Association des Étudiants de Sciences Po pour l’Afrique (ASPA).

Du 30 Novembre au 11 Décembre, la France a présidé la 21ème Conférence des Parties de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 21). « C’est une échéance cruciale, puisqu’elle doit aboutir à un nouvel accord international sur le climat, applicable à tous les pays, dans l’objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2°C. » (Source : Ministère du Développement durable)

Cet accord est censé concerner tous les États, pays développés comme pays émergents et pays en voie de développement. Cependant, on note que malgré son faible taux d’industrialisation et donc de pollution, le continent africain est le plus touché par les effets du réchauffement climatique. Comment ces spécificités vont-elles être gérées lors de la COP21 ? Quel est l’avenir du développement durable en Afrique ? Les populations sont-­elles conscientes des enjeux environnementaux actuels ?

Les intervenants, après s’être brièvement présentés, ont chacun tenté de répondre au mieux à ces questions, avant d’en discuter plus précisément et directement avec l’auditoire.

Présentation des intervenants

Etienne MASSARD KABINDA
Homme politique gabonais et chercheur à l’institut de recherches en écologie tropicale, Etienne Massard est le Conseiller spécial du président gabonais en ce qui concerne les politiques environnementales. Il est également président du Comité de gestion de l’Agence Nationale des Parcs Nationaux du Gabon.

Benjamin BIBAS
Ancien directeur de la branche Afrique d’ Europe Ecologie les Verts, Benjamin Bibas est journaliste devenu documentariste. Ses sujets de travail l’ont souvent emmené en Afrique, où il est désormais impliqué. Il a publié en collaboration avec le collectif Wanga Maathai le numéro 7 des Notes de la Fondation de l’Ecologie Politique, intitulé “ COP21 : Réparer l’injustice climatique en Afrique”

Mildred BARASA
Journaliste kenyane secrétaire générale d’African Network for Environmental Journalists, qui représente environ 600 journalistes de 38 pays africains, Mildred Barasa est initialement spécialisée dans le domaine de l’égalité des sexes. Elle met ainsi en lien l’émancipation des femmes en Afrique et le développement durable.

  • Quels sont les enjeux du développement durable en Afrique et quelle place donner à l’environnement ?

B. Bibas a tout d’abord rappelé le lien étroit entre les conflits en Afrique et les ressources naturelles. En effet, en s’intéressant aux crimes de guerres, on remarque que l’exploitation des ressources naturelles est souvent au centre de conflits et envenime ceux les contentieux préexistants, en République Démocratique du Congo (RDC) par exemple. L’exploitation des minerais, qui relève du développement durable, est donc cruciale en Afrique.

La COP21 avait comme ambition de fixer un seuil limite de 2 degrés au réchauffement global. Cela reviendrait à un seuil de 3 degrés pour l’ Afrique, car le continent est plus victime des effets du réchauffement climatique que les autres. Sur les dix pays les plus vulnérables au changement climatique, six sont africains : la Guinée­-Bissau, la Sierra Leone, le Soudan du Sud, le Nigeria, la RDC et l’Ethiopie. L’Afrique s’est en réalité déjà réchauffée de 0,5 à 2 degrés selon les régions. B. Bibas a également signalé qu’il était nécessaire de demander une transparence maximale des multinationales implantées en Afrique et de mettre en place des mécanismes contraignants dans les négociations climatiques.

M. Barasa, elle, a souligné l’importance de faire comprendre à la société civile africaine (aux femmes dans les villages par exemple) comment l’environnement pouvait les concernait, afin qu’elle puisse comprendre à travers le prisme de la vie quotidienne ce qui se met en marche au niveau de la COP21. Parmi les problèmes environnementaux majeurs en Afrique, M. Barasa a souligné la pollution des eaux dues aux industries étrangères implantées en Afrique ainsi que la déforestation pour besoins industriels, qui amplifie la désertification. Les répercussions directes du changement climatique en Afrique sont d’ordre pluviométrique. Certaines régions connaissent en effet davantage d’épisodes de sécheresse tandis que d’autres font face à un nombre croissant d’inondations. L’agriculture étant une branche essentielle en Afrique, les conséquences sont catastrophiques. Les récoltes sont mauvaises ; par conséquent, la population migre vers des terres plus fertiles. Or, sur ces terres, elles vont rencontrer d’autres populations déjà implantées, ce qui va alimenter de nouveaux conflits. Enfin, M. Barasa a elle aussi signalé l’importance de sanctions et de réparations financières vis­-à­-vis des multinationales qui impactent l’Afrique en terme d’environnement.

E. Massard a lui d’abord rappelé que si l’Afrique était le continent qui produisait le moins de gaz carbonique et polluait donc le moins, c’était parce que c’était aussi le continent le moins développé industriellement. Si l’Afrique en avait les moyens, elle aurait pollué tout autant que les autres. Il serait donc injuste selon E. Massard de mettre l’Afrique dans une situation de simple victime. Il existe en Afrique des États rentiers qui profitent de l’exploitation du pétrole et se sont construits dessus, en utilisant de manière non efficace l’argent obtenu sans le redistribuer à leur population. Les sommes tirées des dédommagements, en plus de subir le même sort, alimenteraient un nouveau type de dépendance. L’Afrique deviendrait rentière du climat.

Aussi, E. Massard a affirmé qu’il était important de noter que traditionnellement, les populations sont sensibilisées aux questions climatiques souvent sans même le savoir. Lorsqu’une forêt est déclarée sacrée, interdite à la chasse car elle abriterait des esprits protecteurs, c’est que des ancêtres avaient remarqué qu’il s’agissait là d’une zone de reproduction. Ils avaient noté qu’en chassant dans ces zones, l’année suivante, il y avait moins de gibier. Ils ont donc interdit l’accès à ces terres, et par là, ont aidé à protéger leur environnement en l’entourant de règles qui leurs sont propres. La protection de l’environnement en Afrique devrait ainsi correspondre à des besoins concrets (ici, la chasse pour subsister).

En ce qui concerne les demandes de sanctions, E. Massard a rappelé qu’il serait difficile pour des États africains d’appliquer une pression quelconque sur des entreprises européennes, asiatiques ou américaines. Il faudrait un accord qui veillerait à ce que les ressources puissent être de nouveau utilisées par la suite de manière encadrée. Malheureusement, il y aurait un blocage sur la question des finances dans les négociations pour le climat. Il est parfois difficile de lier les négociateurs technocrates aux enjeux politiques.

Questions du public :

  • François Hollande a parlé d’un plan d’électrification de deux milliards d’euros d’ici 2020. A­t­on des informations complémentaires sur l’utilisation de ces deux milliards ? Une électrification complète et effective dans ce laps de temps est­elle envisageable ?

E. Massard : Il y a une réalité, qui est que l’ Afrique a besoin d’ électrification. Cependant, elle ne doit pas prendre la même voie que les autres continents. L’Afrique doit directement se tourner vers les énergies renouvelables. On a l’exemple du Maroc, qui possède désormais la plus grande centrale solaire au monde. Ce projet peut être reproduit ailleurs avec le financement nécessaire. Mais comment cette somme compte-t-elle être distribuée au niveau du continent ? Jean-Louis Borloo, lui, dans son projet d’électrification, parle de 35 milliards à investir. La somme avancée par François Hollande pourrait alors être une manière d’encourager les autres États à donner plus. Si la France a donné deux milliards, les États Unis pourraient en donner plus, ainsi que les pays asiatiques, jusqu’au moment où la somme nécessaire à l’électrification de l’Afrique serait disponible. Cependant, il faut savoir qu’il s’agirait nécessairement d’un prêt. Il faut alors attendre que plus de précisions soient fournies à ce sujet car il n’y a pas encore de mécanisme de mise en œuvre annoncé.

B. Bibas a partagé de manière générale l’avis d’E. Massard, mais a souligné l’importance de décentraliser la production d’énergie en Afrique. Dans la mise en œuvre de l’électrification, il faudrait jouer sur le local, et pas sur une seule centrale principale, qui se révélerait trop coûteuse. On pourrait utiliser le solaire et l’hydraulique de manière locale, dans les villages, en lieux et place de grandes infrastructures qui, elles, profiteront aux entreprises occidentales et asiatiques qui les mettent en place.

E. Massard : Oui, mais il ne faut pas oublier que l’ Afrique a besoin de cette industrialisation. Ces solutions locales peuvent être efficaces dans un premier temps, mais il faudrait des centrales dans le but de répondre aux besoins industriels de transformation de matières premières, afin de limiter la dépendance extérieure.

  • Les présidents parlent de sanctions au niveau de l’environnement en Afrique, mais comment, concrètement, cela va-t-il être mis en place ?

E. Massard : Pour parler de ce que font les États concrètement, prenons l’exemple du Gabon. Ce pays a atteint ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Les réserves du pays sont garanties jusqu’en 2100, grâce aux politiques d’affectation et d’utilisation des terres.

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Le Gabon et la protection environnementale

B. Bibas : Au niveau de la contrainte, comme précisé plus haut, il serait difficile de contraindre de manière directe les États-Unis et l’Europe. Cependant, il y a des mécanismes différents. Il est possible, si un pays ne tient pas ses engagements en termes d’émissions à effet de serre, d’augmenter sa contribution au Fond Vert pour le climat.

M. Barasa : Spécifiquement par rapport au Kenya, il est à noter que si l’État ne sanctionne pas les entreprises, c’est pour ne pas les faire fuir. Elles créent des emplois pour une population qui en a clairement besoin.

Suite à cela, E. Massard a ajouté qu’il serait positif de responsabiliser les États en leur faisant effectuer des études d’impacts environnementaux avant l’implantation d’entreprises. A partir de cette étude, il serait ainsi possible de fixer des règles à ces multinationales.

  • Est ce qu’en Afrique les questions environnementales sont traitées à l’école ?

M. Barasa : Au Kenya par exemple, on en parle de manière légère aux plus jeunes, dans les petites classes. Mais par la suite, au lycée, les questions environnementales sont comprises dans la géographie. Il n’y a pas d’enseignement spécifique.

E. Massard : La question environnementale peut être traitée dans plusieurs matières à la fois, que l’élève pourra ensuite relier afin de comprendre tous les enjeux, car l’environnement concerne en réalité toutes les matières : c’est un ensemble. Le problème est aussi que, même si l’on parlait de manière plus directe de la question environnementale à l’école, un bien trop grand nombre d’enfants abandonne leur scolarité avant l’heure. C’est là un autre problème qu’il faut adresser.

Avant de clôturer la conférence, M. Barasa a tenu à appuyer sur le rôle des femmes dans l’enseignement concernant l’environnement. Il faut s’adapter dans ce cas aux réalités africaines, très singulières sur ce sujet. Passer par les femmes, qui sont le pilier de l’éducation et de la famille en Afrique, c’est garantir la transmission des idées importantes. Dans la pratique, ce sont encore les femmes qui vont marcher pour chercher de l’eau en dehors des villages, qui cuisinent au charbon et utilisent les arbres et leur écorce pour certains remèdes. Elles sont au cœur de la vie quotidienne : leur sensibilisation permettrait une grande avancée dans l’éducation des enfants.

Annexe : COP21 : Réparer l’injustice environnementale en Afrique

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