By Quentin Jalla
Picture courtesy of France 3

« Humaniser n’est pas excuser », loin s’en faut ! Néanmoins, mettre une histoire, une profondeur sur ces visages désormais tristement connus de tous permet de comprendre un peu mieux ; de comprendre comment on en est arrivé là.

Il n’y a pas d’excuses à trouver: ils sont et demeurent des terroristes, des tueurs. Personne ne saurait remettre cela en question. Toutefois, ces événements doivent nous interroger, tous, pour dérouler le fil de leur histoire. On ne naît pas terroriste, on le devient.

Peu de gens auront l’impudence d’affirmer le contraire. L’éternel débat « inné » contre « acquis » affleure mais, dans le cas présent, l’acquis ou plutôt le non-acquis l’emporte indubitablement.

Le non-acquis, arrêtons-nous y précisément.  Attentats, les visages de la terreur [1],  s’attelle à reconstruire le parcours de ceux que nous qualifions unanimement de monstres. Avec stupeur, on y découvre trois gamins – assurément différents de la majorité d’entre nous et de nos enfances convenues mais sans doute tranquilles et banales.

Le poncif est connu : « la vie ne les a pas épargnés ». Allons plus loin ! La vie n’a certainement épargné personne, chacun ayant subi son lot de duretés et de peines – vécues en son for intérieur comme autant d’injustices. Toutefois, il est probable que celles-ci aient peu à voir avec celles rencontrées par cette France invisible, celle des Kouachi : vivre à 6 ou 7 dans un deux pièces, orphelins de père puis de mère, celle-ci décédant à la suite du placement en foyer de ses enfants. La vie en foyer, se dit-on, aurait dû leur ouvrir de meilleures perspectives – sûrement, du temps que nous avons la chance de ne pas la connaître.

Le misérabilisme passé, le plus surprenant, est de voir des individus cohérents, construits, presque stables. Saïd Kouachi, l’aîné, était le plus « calme et tendre » du foyer,  apprend-on d’un autre pensionnaire. S’il était bien musulman pratiquant (respectant même la prohibition de l’alcool et ne consommant pas de drogues), il apparaît comme un futur cuisinier, plutôt doué, plein d’avenir, une personne chétive, posée, calme et raisonnable.

Son frère, Chérif, était plus turbulent, un footeux rêvant de gloire et d’argent – quoi de plus banal ? La célébrité viendra tragiquement mais, en attendant, il se fait acteur amateur d’un petit film, jouant un rappeur en galère. Lorsque le film est projeté en mairie, ayant invité de nombreux amis, il prendra la parole et déclarera, à l’attention de ces derniers, «  c’est avec des initiatives et projets comme ça, qu’on change l’image » de nos quartiers.  L’image de ces quartiers, vaste sujet, vaste programme. Mais ce début de conscience sociale interpelle.

Et lors du match France-Algérie, c’est d’un drapeau français qu’ils se drapent pour soutenir leurs champions – qui l’eût cru ?

Amedy Coulibali ne détonne pas dans ce trio de la mort. Contrairement à ses sœurs, ce fils d’immigrés maliens sans histoires entre dans la petite délinquance qui gangrène sa cité paupérisée de la Grande-Borne. De fil en aiguille, il passe de petite frappe à criminel, lieu commun d’un banlieusard, pourrait-on dire. Toutefois, une de ses enseignantes et d’autres rencontres l’affirment, il était alors quelqu’un de respectueux envers ses professeurs, courtois, affable. On est loin du terroriste en devenir.

En 2009, alors qu’il est incarcéré à Fleury-Mérogis, il réalise un documentaire clandestin sur la vie en prison, pour dénoncer les conditions de détention. Envoyé spécial, l’émission d’investigation de France 2, diffusera même son documentaire social. Il cherche à montrer, à tous, les conditions de vie derrière les barreaux – insalubrité, violence, indignités quotidiennes.

Il énonce ainsi, lucide, l’idée suivante : les gens dehors estiment que ces conditions, bon gré mal gré, vont de pair avec l’emprisonnement et que les détenus ne sont pas là pour rien ; en somme ils méritent cette géhenne. Néanmoins, poursuit-il, il ne faut pas s’étonner que dans ces conditions, les détenus une fois libérés soient inadaptés à la vie ‘’normale’’ : on ne revient pas de la déshumanisation en un claquement de doigts. La détention devant prendre fin à un moment, si l’on veut que les détenus soient ré-insérables, leurs conditions de détention sont l’affaire de la société entière : on ne peut s’en laver les mains au prétexte qu’ils le méritent et que ceci se déroule loin de nos yeux, derrière les murs de la haute prison. Il est alors plus proche du critique social raisonné.

A sa sortie, un livre, Reality Taule, au-delà des barreaux, sera publié. Il sera même reçu à l’Elysée par Nicolas Sarkozy, pour vanter les mérites d’un programme de formation en alternance.

Des « messieurs tout le monde » en somme, qui n’auguraient pas leur futur.

Le plus perturbant dans cette histoire est de ne pas trouver ces fameux « points de bascule », ces critical junctures  dans leur biopic. Ainsi y a-t-il absence d’éléments cruciaux, explicatifs à eux seuls de ces parcours menant aux massacres et à leurs morts. Cela est d’autant plus inquiétant car cela signifie que l’accumulation de ces errements, l’addition des situations de déshérence et d’abandon social, qui perdurent un peu partout en France et surtout en banlieue parisienne, mènent à un rejet : celui de la société. Et que ce rejet peut s’avérer mortel. En l’état, des hécatombes nouvelles sont à craindre.

Ne pas oublier ces 3 Salopards c’est à la fois entretenir le souvenir de leurs victimes et réfléchir aux voies du terrorisme, c’est-à-dire repenser cette France, qui déroge à notre imaginaire idéalisé, en y intégrant la responsabilité individuelle.

[1] Attentats, les visages de la terreur, Stéphane Bentura, France 3 http://www.france3.fr/emissions/documentaires/videos/les_visages_de_la_terreur_04-01-2016_1021670

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