“Et si elle a bu ?” : le harcèlement sexuel, entre théorie et réalité

By Marion Lefèvre

Je n’ai malheureusement pas pu assister entièrement à la conférence sur le harcèlement sexuel organisé par l’administration du campus de Sciences Po Reims mercredi 20 janvier dernier. Marie Mercat-Bruns, professeure de droit spécialisée dans les études de genre, finissait de présenter une étude de cas juridique mettant en scène le viol d’une Américaine par deux jeunes hommes quand j’ai quitté la salle. Cette présentation, puisqu’elle abordait le sujet controversé et souvent tabou du consentement, s’est révélée relativement utile pour comprendre la définition de ce qu’était une relation sexuelle consentie aux yeux de la loi américaine. Si j’avais été dans un cours sur le droit et les problématiques de genre, j’aurais été ravie et serais sortie de la salle en pensant avoir retiré beaucoup de l’exposé décrit précédemment.

Mais cette conférence n’était pas censée être un cours théorique. J’ai conscience qu’en ayant quitté la salle bien avant la fin de la conférence, je ne peux me permettre de la juger dans son intégralité. Je me suis cependant informée sur son déroulement, et ce que j’ai appris n’a pas répondu à mes interrogations. Cette conférence, à peine promue par l’administration à travers un e-mail par trop concis, n’a pas répondu, à mes yeux, aux besoins du campus en ce qui concerne le harcèlement sexuel.

Premièrement, la présence de tous les élèves disponibles à ce moment n’a pas été requise. Elle a certes été encouragée par les Student Representatives par le biais des réseaux sociaux mais l’autorité d’étudiants sur d’autres étudiants, bien qu’élus et reconnus, ne peut qu’être limitée. A vue de nez, une vingtaine d’étudiants au maximum s’est installée dans l’amphithéâtre pour assister à cette séance. Des étudiants intéressés, sûrement concernés d’une manière ou d’une autre. En revanche, aucune façon de savoir si l’un des jeunes hommes les plus directement concernés – celui impliqué dans l’affaire ayant suscité la tenue de cette conférence – se trouvait dans la salle.

Silence, également, sur cette affaire, réelle motivation de cette conférence. Dans l’e-mail envoyé par Nathalie Jacquet, la directrice, aucune mention d’une quelconque occurrence d’un cas de harcèlement sexuel sur notre campus. Je comprends le besoin de respecter la vie privée et de protéger la victime de cet acte. En revanche, ne pas confronter l’existence de tels événements sur notre campus de manière franche et directe est problématique. Ne pas déclarer que cette session n’a pas été motivée par un bon sentiment venu de nulle part mais par une affaire complexe – qui s’est mal terminée pour la victime (quel que soit l’acte commis à son encontre), qui a dû quitter l’établissement – est inacceptable.

Il est vrai qu’en tant que communauté étudiante, nous n’avons pas eu accès aux informations nécessaires pour juger de l’affaire. Le tollé qui a suivi la publication Facebook de la jeune fille concernée a conduit à beaucoup d’extrapolations, à des emportements plus ou moins justifiés, à la recherche (légitime mais peu encadrée) du coupable.
Le rôle de l’administration n’est pas de nous dévoiler ces détails  mais de nous informer du traitement de cette affaire et de la façon dont l’autorité administrative d’un campus universitaire doit s’occuper de tels événements. Lorsque ceux-ci se déroulent hors du campus, mais dans la communauté étudiante, l’administration a-t-elle un quelconque pouvoir de sanction ? Durant la session de questions/réponses, l’interrogation a été formulée : on y a répondu en précisant que l’administration ne pouvait poursuivre l’enquête que dans la mesure où la victime le souhaitait. Réponse vague et quelque peu facile, qui ne répond pas aux interrogations pratiques des étudiantes et étudiants.

Quels sont les mécanismes mis en place pour aider les survivants et survivantes  psychologiquement et juridiquement ? Comment diminuer les risques et éduquer les étudiants aux risques inhérents à la vie étudiante (y compris aux soirées plus ou moins alcoolisées) ? Voici une partie des questions auxquelles l’administration devrait répondre de manière plus claire. La création d’une ‘task force’ aux objectifs troubles, composée d’une douzaine de membres (y compris un directeur académique, un psychiatre, un travailleur social et un médecin généraliste), est censée répondre à ces besoins. La description des compétences et des moyens à disposition de cette ‘task force’ s’est cependant révélée être un exercice difficile pour les intervenants. Elle pourrait décider de sanctions disciplinaires contre un possible assaillant, et celles-ci pourraient aller jusqu’à l’exclusion – ratifiée par le directeur de Sciences Po Paris, Frédéric Mion.

L’initiative de l’administration du campus est un pas dans la bonne direction. L’édition d’un guide diffusé par e-mail et disponible à la Péniche sur le campus de Reims était un premier effort. Si celle-ci aurait pu être améliorée et organisée de manière plus efficace, cette conférence reste un geste positif à effectuer pour briser le tabou entourant le thème du harcèlement sexuel au sein d’une communauté étudiante. Ces outils restent encore trop artisanaux : la diffusion d’un résumé et d’un ensemble de contacts par le biais des Student Representatives sur Facebook pour ceux n’ayant pas assisté à la conférence relève de l’amateurisme, car noyée dans un flux d’actualités toujours plus nourri, celui-ci est loin d’atteindre l’intégralité de la population du campus. Si Sciences Po, dans le sillage de feu son illustre directeur Richard Descoings, désire s’inspirer des plus prestigieuses universités nord-américaines, il faudrait non seulement calquer leurs exigences académiques mais également extra-scolaires. Ceci commence par l’institutionnalisation des procédures de recours contre tout type de harcèlement, dont le harcèlement sexuel.

Un résumé exhaustif de la conférence et de la session de questions/réponses a été mis en ligne par Zak Vescera, l’un des Student Representatives du campus de Reims. Il est d’ores et déjà disponible ici.

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