By Vincent Virat

Que vous soyez dans l’ancienne bibliothèque du Collège de Jésuites ou en 3A au fin fond de l’Etat de New York, imaginez-vous une journée à Santa Cruz, ville côtière ensoleillée de l’Ouest Américain, gouverné par une entité singulière : l’automobile. Et pourtant, en ce jour d’octobre, des panneaux « road closed » sont dressés et plus de 3 kilomètres de rue sont dédiés au bien-être d’une vie complètement « anti-Américaine », selon les dires de Saskia Lucas, directrice du projet « Santa Cruz Open Streets ».

Plusieurs fois par an, le comté de Santa Cruz devient le théâtre d’une expérience d’intégration sociale assez originale pour un pays où l’on trouve plus de 250 millions d’automobiles individuelles : les rues sont temporairement fermées aux voitures, afin d’encourager la pratique d’une activité sportive, le renforcement des communautés de voisinage et l’éducation au développement durable.

Sont donc réunis résidents, associations et musiciens locaux dans une ambiance festive et décontractée. Le citoyen hippie-lambda-bobo santa-cruzien peut donc apprendre à faire du yoga ou à danser le swing, se renseigner sur les avantages qu’offre l’installation de panneaux solaires sur sa propriété (par le biais d’Alterra Solar, entreprise locale) ou simplement profiter de ces 3 kilomètres de route dégagée pour une promenade le long de la côte Pacifique. « Ce qui est fantastique avec Open Streets, c’est que chaque événement reflète la communauté dans laquelle il est organisé » m’explique Saskia sur la terrasse d’une boulangerie-pâtisserie à Santa Cruz (eh oui, ça existe). En effet, contrairement à nos habituels marchés de Noël ou marathons, Open Streets est à la fois non-commercial, gratuit, organisé par et pour la communauté qu’il représente et orienté vers un mode de vie durable.

Saskia Lucas explique avoir voulu œuvrer à rendre nos villes contemporaines « plus agréables et saines à vivre », avec un fort accent sur « une qualité de vie mise en péril face à l’usage excessif de l’automobile ». C’est un coup de force de Mère Nature qui a initialement inspiré Saskia, à la fin des années 1990 : quinze ans plus tôt, un glissement de terrain força les autorités locales à fermer pour quelques jours l’Autoroute 9, reliant Santa Cruz à Felton, connue pour son « caractère pittoresque, avec des virages sinueux à travers des forêts de séquoias le long du fleuve San Lorenzo ». De façon surprenante, piétons et cyclistes – Saskia comprise – se sont précipités sur l’autoroute déchue pour s’en servir comme promenade. « Il n’y avait pas que des vélos, mais des parents et leurs poussettes, des skateurs et coureurs, sur le coup je me suis dit ‘on devrait organiser ça exprès !’ »


Dix ans plus tard, alors qu’elle quittait sa position à l’association Ecology Action et que les mouvements Open Streets commençaient à se développer dans les villes voisines (San Francisco, Portland), Saskia relève le défi : mettre en place un événement similaire à Santa Cruz. Donner un nouveau sens au bitume, en faire un lieu plus sûr et moins individuel, voilà la mission qu’elle s’est donnée. L’aventure commence en 2012, à l’époque sans le soutien de la municipalité.

Aidée par le réseau qu’elle s’est créé à Ecology Action, Saskia part à la chasse aux sponsors. C’est un lourd travail de recherche de fonds, de participants et de communication qui s’en suit. « Je ne savais pas dans quoi je me lançais » dit-elle. Les deux premières éditions d’Open Streets à Santa Cruz furent donc entièrement financées de manière privée, par des sponsors locaux, des levées de fonds organisées par Saskia et de nombreux bénévoles. De plus, le jour de l’événement, ce sont plus de 50 volontaires qui œuvrent pour la réussite logistique du projet, qui accueille chaque année près de 10.000 visiteurs.

En 2015, au vu de la réussite des deux premières éditions, la ville de Santa Cruz a décidé d’offrir son soutien à l’initiative, en promettant 25 000$ annuels, une somme formidable pour la durabilité du projet. Cet appui public, témoin incontestable de l’implantation du mouvement a ravi les organisateurs : « Les autorités locales souhaitent que ce soit un événement régulier, que les résidents de la ville peuvent anticiper, attendre avec impatience ». La municipalité a su voir le caractère unique de l’initiative « gratuite, non-commerciale, pour la communauté, contrairement à d’autres événements similaires où il faut forcément payer ou acheter ».

Bruno Rezende, étudiant brésilien en échange à l’Université de Californie à Santa Cruz (UCSC) a participé à l’événement et, s’il a particulièrement apprécié l’initiative, en regrette la rareté : « ça pourrait être sympa si la ville faisait ça plus souvent, à Brazilia c’est tous les dimanches de 8h à 18h ! ». Selon Saskia, le but-même d’Open Streets est de montrer en une journée aux participants que l’on peut revoir notre conception de la vie urbaine, au-delà du modèle nord-américain. « Open Streets c’est très ‘anti-américain’, c’est sain et gratuit ; les gens ne sont pas assis sur leurs fesses à regarder le Super Bowl chez eux ».

Adam Millard-Ball, professeur en politiques environnementales et spécialisé en urbanisme durable à UCSC, donne également une vision optimiste du projet Santa Cruz Open Streets, « déclinaison locale d’un phénomène mondial ». Dans son bureau orné de posters faisant l’éloge des transports en commun et des zones piétonnes, Adam m’explique que le côté éphémère des initiatives Open Streets sert surtout à « donner aux citoyens une vision de ce qui est possible, une ville sans voiture et dédiée aux piétons et cyclistes ». Son espoir, « que de tels projets créent une demande citoyenne non seulement pour plus d’initiatives Open Streets, mais aussi au long terme une demande pour un remodelage des rues elles-mêmes ».

Open Streets c’est finalement une sorte de tremplin vers le monde urbain de demain. Il s’agit de convaincre les citoyens et leurs représentants politiques, grâce aux différents intervenants, de la nécessité d’avoir de meilleurs transports publics connectés à un vaste réseau de voies cyclables et piétonnes.

« Le pays se réveille » conclut Saskia à la fin de notre entretien, « par exemple en regardant les vélos comme autre chose que des jouets, ces derniers pourraient représenter une solution majeure aux embouteillages, aux émissions de gaz à effets de serre, tout en faisant la promotion de la santé et du bien-être physique ». Sur ce, Saskia laisse place aux dirigeants politiques et aux communautés afin de traduire concrètement cette noble ambition dans une réalité plus que consciente des risques que nous réserve l’avenir.

Pour ceux qui le souhaitent, rendez-vous dimanche 9 octobre 2016 pour une nouvelle édition de Santa Cruz Open Streets ! En revanche, pas sûr de rentabiliser l’impact carbone de l’aller-retour en avion. Renseignez-vous plutôt sur l’association Vél’Oxygène à Reims, enfuyez-vous pour une escale exotique à la Coulée Verte, demandez-en plus à Mme Laure Miller, adjointe au maire LR à l’écologie urbaine ou choisissez le cours du formidable Morgan Poulizac en deuxième année !

Pour en savoir plus :

http://www.scopenstreets.org/ – Open Streets à Santa Cruz

http://openstreetsproject.org/ – Le réseau national des initiatives Open Streets

Merci à Saskia Lucas & Adam Millard-Ball

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