By Floriane Graignic

Jeudi 24 mars, le cycle Campus Entreprises accueillait Olivier Chopin [1] pour une conférence sur les pratiques de renseignement des démocraties occidentales, centrée essentiellement sur les récents scandales en matière d’espionnage entre pays alliés tels ceux des écoutes des téléphones personnels d’Angela Merkel et de Laurent Fabius. C’est l’apparent paradoxe de l’espionnage entre pays amis qu’Olivier Chopin a tenté d’expliquer au cours de sa conférence.

Pourquoi les Etats s’espionnent-ils entre eux ? Selon un certain courant de la philosophie politique, les Etats se comportent à l’image des humains. Il serait alors possible de généraliser aux relations internationales cette observation que Kant fait de la nature humaine : « Il appartient à la composition originaire d’une créature humaine et au concept de son espèce de chercher à savoir la pensée des autres, et de celer les siennes ; cette belle qualité ne manque pas d’aller de la dissimulation à la duperie intentionnelle et finalement au mensonge » (Emmanuel Kant, dans Anthropologie du point de vue pragmatique). Ce recours récurrent à l’espionnage viendrait ainsi de la tendance naturelle des hommes, et donc des Etats, à vouloir connaître la pensée des autres.

Mais avant tout, il faut bien distinguer l’espionnage, tel que défini par Sun Tzu au VIe siècle avant J.-C. dans L’art de la guerre comme une manière de gagner une bataille sans avoir à se battre, du renseignement. L’espionnage est presque aussi vieux que le pouvoir politique lui-même et renvoie généralement à un service pratiqué pour un chef de guerre, tandis que l’idée de renseignement, beaucoup plus récente, désigne un espionnage de grande ampleur pratiqué au service d’un Etat et prenant la forme d’une gigantesque administration.

Aujourd’hui, le renseignement a un aspect principalement technique, fondé sur des capacités électroniques d’interception et d’infiltration des données. Il a notamment été mis au jour par Edward Snowden à l’été 2013. Sur ce sujet, nous vous conseillons l’excellent Citizenfour, qui nous plonge dans les coulisses de la chambre d’hôtel depuis laquelle Snowden a fait ses révélations et nous donne une idée de l’ampleur de la surveillance de la National Security Agency (NSA). Le journaliste James Bamford avait déjà révélé l’existence d’un gigantesque complexe pour les données de la NSA dans l’Utah, témoignant d’un véritable projet de développement massif de la NSA.

L’affaire des écoutes de la NSA prend une ampleur encore plus importante lorsque l’on découvre que les communications personnelles de certains dirigeants, dont la présidente brésilienne Dilma Rousseff et la chancelière allemande Angela Merkel, ont été surveillées par les Américains. Aujourd’hui, le Brésil et l’Allemagne ont été décrédibilisés par les révélations concernant leurs propres écoutes, avec notamment le scandale de la mise sur écoute de Laurent Fabius par les Allemands. Les Français ont pour l’instant échappé à de tels scandales, peut-être du fait de leurs moyens modestes qui leur conduisent à ne réaliser que des surveillances nécessaires et efficaces, là où les Américains espionnent alliés et ennemis en masse.

Mais pourquoi surveiller nos amis ? En réalité, les services secrets ne font pas la distinction entre l’allié et l’ennemi. Ils ont à cœur les intérêts sécuritaires nationaux ; à ce titre, ils espionnent chaque pays sans distinction, au nom de l’égoïsme national. C’est précisément parce qu’on dépend d’un pays qu’il devient nécessaire de le surveiller, afin d’anticiper ses décisions et d’être le plus à même de s’y adapter. La défiance entre deux Etats permet paradoxalement d’instaurer une certaine forme de confiance et de transparence entre eux, car chacun sait que l’autre l’espionne. Ainsi, pour Olivier Chopin, « il n’y a pas de services secrets amis, il n’y a que des services secrets de pays amis … ».

[1] Olivier Chopin est le directeur du programme Europe-Afrique. Parallèlement, il est enseignant chercheur à Sciences Po et à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales). Son travail de recherche porte principalement sur les problématiques du renseignement et de l’action clandestine.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s