By Marion Lefèvre

“Juste le ciel et moi”, écrit par Nathanaël Ruestchmann, mis en scène par Nathanaël Ruestchmann et Alice Bouleau-Tran. Interprété par la compagnie Rhinocéros.

Elle avance. Face au public, comme si elle nous regardait mais pas tout à fait, elle parle et ne pleure pas. Elle phrase sans fatiguer, dit sans disparaître dans cette immensité tragique, ce lac de larmes renversé qui la surplombe comme un couvercle. Elle étire, étend les mains, s’écarte. Elle veut s’envoler dans l’espoir d’oublier l’existence même de la terre sous ses pieds. Elle “a plus pleuré pour [son] lapin que pour [lui]. Elle n’oubliera pas, ne pardonnera pas non plus. Elle n’est pas attachante, elle est trop vraie, “si égoïste”. Mathilde n’aide pas la Mère qui ment, qui tente de “redonner à la famille sa splendeur” de jadis à grand renfort de vaisselle festive et de sourires factices. Pourtant, la Mère est tendre, effacée, fatiguée, fêlée. Loin de la jeunesse et de la pétulance des sœurs, c’est à elle qu’on s’attache, qu’on s’accroche presque comme à un rocher dans la tempête. “Moi, je n’ai jamais su faire”, avoue-t-elle, jamais pu voir les étoiles là où elles ne sont pas, jamais pu sortir du blizzard et du manque, jamais pu supporter la présence de ce petit prince qui balaie la poussière du paradis artificiel où elle s’emmure.

“Juste le ciel et moi”, c’est sans cesse chercher “la dernière extrémité”, là où il fait  “froid dehors et chaud dans le cœur”. C’est l’histoire d’une fratrie à la Coppola, où Emma, Mathilde et Anna se battent chacune à leur façon pour survivre, ne pas succomber à la Mère qui “plombe”, qui “a lâché” prise depuis que le Père a disparu. En ombre, en présence pesante, il est partout ; dans le ciel où Mathilde rêve de s’évader, dans les sourires blonds d’Emma, dans ce froid suédois qu’Anna tente de conter à ses sœurs. L’absence est à la fois déchirure et ciment, distance et liant, immense plaie béante où toutes perdent pied. Contre cet abîme vorace, il y a certes des fulgurances, de fantasques envolées, des fêtes douce-amères ; immanquablement, un flottement, entre la fugue et la fuite, entre voyages et vains retours. Pourtant, au sein de ce quatuor de voix discordantes et désaccordées, la Mère est la seule à pleurer, à danser, à s’échapper un instant de cette robe blanche et noire qui l’enserre et contraint chacun de ses mouvements. C’est elle qui cherche en premier, certes maladroitement, à “recoller les fragments”, elle qui s’efface et s’efforce d’accepter que les autres tentent de vivre “loin du poids de la mort” qui l’accable.

Dans le vide froid et béant du désamour familial, du trop-plein de peine, ces quatre figures se chassent, s’enfuient, s’affrontent. La scénographie minimaliste, en mettant en valeur le bric-à-brac enfantin qui borde la scène, facilite l’immersion ; la fluidité des danses sororales et des querelles, avec en fond l’hymne envoûtant d’une jeunesse à la dérive, captive et fascine. “Juste le ciel et moi” est une pierre phosphorescente, un astéroïde qui rompt avec le crépuscule crasse du deuil. Des errances aux étreintes, c’est tout un équilibre délicat qui s’établit au cœur de ce manque intersidéral. Valentin, l’amant, l’ami, l’aimant tendre et patient, qui venait se réfugier là quand il avait l’impression que sa “maison était en feu” se trouve désemparé devant ce havre désormais “hostile”. Pourtant, c’est lui l’étincelle discrète de ces retrouvailles, celui qui verra le manque comme moteur et non plus comme malheur, qui, en cherchant à n’avoir que “[Mathilde] et le ciel”, renverra toute la famille vers le firmament. Les bras écartés, il est l’Atlas qui fait de ce ciel bas et menaçant un dais plus apaisé, le pont inébranlable liant l’auteur à l’héroïne, l’écrivain à l’amie. Petit Prince grandi, il veille à épargner à ses roses les vicissitudes de la vie.

Il ne s’agit pas juste d’atteindre le ciel mais plutôt d’embrasser le vide, de s’y fondre et d’y entretenir le feu sacré de “ceux qui se battent, ceux qui se créent, ceux qui inventent, ceux qui vivent”. Il faut s’approprier la mélancolie et ne pas la fuir, laisser libre cours au souvenir et, finalement, “rester, quand on veut partir”.

Prochaines représentations le 30 avril à 19h et le 1er mai à 11h à l’Auguste Théâtre (Paris 11ème) dans le cadre du Festiféros.

Réservations et informations sur la page Facebook de la pièce.

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