Article and photo by Sarah Lévy

Jeudi 1er juin 2016, le Centre d’Histoire de Sciences Po accueille Yuki Tanaka, chercheur et professeur à l’université d’Hiroshima, pour une conférence sur le système d’asservissement sexuel infligé à plus de 80 000 femmes par l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Le 28 mai 2016, Barack Obama effectue une visite exceptionnelle à Hiroshima, et salue la mémoire des victimes et survivants du bombardement, qui brisent le silence et expriment les souffrances occasionnées par l’incommensurable violence de la Seconde Guerre Mondiale. D’autres victimes, pourtant au cœur du conflit, n’auront pas la parole en ce jour de Mai : des femmes japonaises, coréennes, indonésiennes, prisonnières d’un système d’esclavagisme sexuel servant les besoins des militaires japonais, de 1932 à 1945.

« Femmes de réconfort », comme on les appelle : de « femmes » elles n’en conservent que le corps, « objectifié », violenté comme une vulgaire marchandise. Les militaires japonais exploiteront entre 80 000 et 90 000 jeunes femmes, chair fraîche à disposition des hommes dans des « stations de réconfort » à travers l’Asie du Sud Est et les îles du Pacifique. Pourquoi instaurer un tel système ? Les dirigeants militaires gardaient en tête ce sinistre dicton « if [soldiers] don’t fuck, they don’t fight ». Pour éviter les viols de civils, et surtout faire en sorte que les soldats n’attrapent pas de maladies vénériennes, l’armée japonaise, avec l’aval du Ministre de la Guerre et du Ministre des Affaires étrangères, institue dès 1938 ces « stations de réconfort » à travers la Chine et autres territoires progressivement occupés par les forces japonaises. Les esclaves sexuelles sont souvent de basse extraction sociale, recrutées originellement en tant qu’ « infirmières » ou tout simplement repérées par des gérants de bordel locaux, puis emmenées de force dans lesdites stations. S’opère alors un véritable trafic où ces femmes sont déplacées à des milliers de kilomètres de leur pays natal, alors même que le Japon est signataire de plusieurs conventions internationales interdisant de telles pratiques.

Pour bénéficier des services d’une femme de réconfort, le soldat se voyait offrir un ticket qu’il remettait ensuite à cette dernière, qui ne touche en réalité aucune rémunération ; à la merci des militaires, elle doit se plier à leurs désirs, par peur de violences, mutilations ou assassinat. En cas de grossesse non désirée, on les oblige à ingérer des substances abortives, ou à éliminer leur enfant à la naissance. Ainsi, peu de descendants de « femmes de réconfort » ont survécu, ce qui complique la reconnaissance du sort de ces femmes qui n’ont pas de preuves tangibles de leur exploitation. Leur histoire est illégitime, honteuse, complètement niée par la société japonaise, à commencer par Shinzo Abe (Premier ministre Japonais) et Toru Hashimoto (le maire d’Osaka) pour qui ce système de prostitution était une « nécessité ». En échange d’une somme d’un milliard de yen, le gouvernement japonais demande que la Corée du Sud considère l’affaire comme définitivement « traitée », alors même qu’elle n’a pas été discutée au Tribunal des Crimes de Guerre de Tokyo (1946-1948).

Mutisme et silence sont de mise dans le contexte actuel de remilitarisation japonaise ; la mémoire de ces femmes se heurte au climat misogyne, conservateur et anti-coréen que l’historien Yuki Tanaka dépeint non sans amertume. Lui qui a consacré ses recherches à l’histoire des femmes de réconfort craint qu’elle ne reste enfouie si des lois anti-négationnistes ne sont pas prises ; à l’instar de la France quant au génocide juif et arménien, l’historien souhaiterait que soit puni tout déni verbal du sort de ces femmes. Il admet cependant l’improbabilité de la mesure : le Japon est encore trop endeuillé par ses héros de guerre nationaux pour pouvoir assumer ses crimes de guerre les plus honteux.

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