By Gaëlle Fournier

À 23 jours des élections américaines, la tension est à son comble entre Donald Trump et Hillary Clinton, prêts à tout pour s’emparer de la Maison Blanche. Á l’occasion de notre dossier spécial « élections américaines », le Sundial s’est entouré de deux experts de choix afin de mieux cerner les deux candidats à la présidentielle : Annie Liu, présidente de Transatlantique et Danell Benguigui, président de Révolte-Toi, sont nos experts le temps d’une interview.

The Sundial Press : Alors chers experts, puisqu’on fait connaissance, parlez-nous un peu de vous et de vos associations : faire partie de Transatlantique ou Révolte-toi, cette année, ça ressemble à quoi ?

Annie : Je m’appelle Annie, je suis en deuxième année et présidente de Transatlantique depuis cette année. À l’origine, Transatlantique est une organisation fondée sur le campus de Paris, c’est notre première année ici à Reims. Concernant notre projet principal, il va pour ce premier semestre principalement couvrir les élections américaines, nous espérons ainsi vous apporter plus d’engagement dans la politique et la culture nord-américaine! Transatlantique n’est pas une organisation politique, c’est une association qui organise des événements à propos des débats politiques afin que chacun puisse exprimer son opinion et développer ses propres idées. Je ne répondrai donc pas aux questions au nom de Transatlantique car mes réponses seraient évidemment biaisées ( rires ).

Danell : Je m’appelle Danell, également en deuxième année et suis co-président de Révolte-toi, association de débat, avec Elsa Polycarpe depuis maintenant deux ans. Ce qu’on veut faire cette année justement, c’est vraiment d’insister sur les débats politiques américains, au premier semestre, ou français au deuxième semestre. On va faire aussi beaucoup de rhétorique, beaucoup de débats de fond, débats de forme. On essaye de donner un cadre dans lequel tous les orateurs en herbe de Sciences Po puissent s’exprimer devant un public.

TSP : Vous avez, comme nous tous, bien évidemment suivi le dernier débat entre Hillary et Donald … Vos impressions sur le dernier match ?

A : Je pense que la façon dont chaque candidat se définit comme « présidentiable » est très intéressante. Donald Trump a vraiment privilégié une approche agressive, il est une « figure masculine blanche », très axé sur la sécurité nationale et sur la politique migratoire bien sûr, très convaincu de ses opinions, qu’il s’appuie sur des faits ou non pour les défendre. Hillary Clinton est plutôt de l’autre côté, c’est une intellectuelle, elle fait partie du jeu politique depuis très longtemps et elle joue plus sur le côté cool -propre à Obama- que Trump. Elle a recours à son intellectualisme et à la logique pour appuyer ses arguments, et ce sont les personnes qui accordent de la valeur à l’intellectualisme qui vont voter pour elle, penser ce discours comme présidentiable, ce dernier ne touchant pas autant les personnes qui ne comprennent pas la politique. C’est comme une figure maternelle, mais une figure maternelle froide. Il y a une dichotomie particulièrement intéressante sur la façon dont les électeurs américains réagissent. Bien évidemment, ceux qui vont à l’université vont voter pour Clinton mais il semble qu’ils sont également prêts à voter pour Trump, ce qui montre à quel point ces élections sont polarisées.

D : J’ai trouvé que le débat en lui-même était vraiment vide de sens. D’un côté on a Clinton qui est à fond dans ses idées, qui les défend. Elle a des idées concrètes, de l’expérience : elle a été Secrétaire d’Etat pendant des années tandis que Trump a de l’expérience en tant que businessman, mais pas en tant que politicien. Du coup j’ai trouvé qu’il y avait forcément plus de fond et de substance chez Clinton comparé à ce que disait parfois Trump, qui paraissait être une vaste blague ! Le fait qu’il interpelle sans cesse sa rivale en disant « Wrong » prouve à quel point il manque d’éducation, à la fois politique, et en termes d’image publique. Après, c’est aussi dû au rôle qu’il veut se donner, au rôle qu’il veut jouer. À mes yeux, il incarne un peu le discours simpliste des Américains qui ont besoin d’entendre que tout va s’arranger grâce à une solution miracle, qui ne va ni affecter leurs taxes, ni leur mode de vie quotidien, mais uniquement augmenter leur bien-être. Il veut augmenter les taxes, il veut renforcer la sécurité nationale -je dégrossis les idées mais il a un regard très négatif sur l’immigration en particulier : ce sont des idées qui plaisent aux « américains moyens » non ou peu éduqués, qui ne pensent qu’à leur bien-être personnel et qui vont se dire « Trump Président, j’aurai plus d’argent, moins de taxes, et je vivrai mieux car il y aura moins de délinquants grâce à la politique anti-immigration ». A l’inverse, Clinton apporte un certain idéalisme, il y a des contreparties très importantes telles que l’augmentation des taxes, des politiques plus coûteuses pour l’état interventionniste, mais le bien être des Américains en serait tout de même augmenté !

« Le débat est devenu une télé-réalité. Pour Trump c’est le meilleur moyen d’attirer son électorat »

TSP : Et la place des femmes dans ce débat ? Alicia Machado, élue Miss Univers 1996 en portant les couleurs du Venezuela, a récemment déclaré à propos du candidat républicain : « Nous ne pouvons prendre le risque d’avoir une personne aussi violente, rageuse, sexiste et misogyne comme Président ». Cible de Donald Trump et soutien d’Hillary Clinton, cette dernière l’a citée comme exemple du sexisme et du racisme de Donald Trump, rappelant que le milliardaire l’appelait “Miss Piggy” en raison de sa prise de poids et “Miss Ménage” en raison de ses origines sud-américaines alors qu’il organisait le concours Miss Univers. Le site américain Buzzfeed a d’ailleurs diffusé une interview radio de Trump en 1997 pendant laquelle il la traite de « machine à manger ». Vos impressions ?

D : L’exemple d’Alicia Machado symbolise bien en effet la rhétorique très sexiste de Trump. Il a déclaré à propos d’Hillary Clinton « She does not have the look », « She does not have the stamina » bien avant qu’elle ait eu sa pneumonie. Il a quand même évoqué la théorie de la conspiration en disant qu’il y avait deux Hillary … Ce sont des arguments fallacieux utilisés par Trump de manière à décrédibiliser son opposante, mais au final, son discours en général et lors de ce débat, reste sexiste.

A : Justement, à propos du débat, je pense que ce dernier n’est pas le lieu pour les candidats de parler de leur programme politique. Ils ne se concentrent pas sur les problèmes, le débat est plus une occasion de se donner en spectacle à leur pays, c’est comme un TV show montrant au public si les candidats sont « présidentiables » ou pas.

D : Si on s’inscrit dans le cadre de la télé-réalité pour ce débat présidentiel, je trouve que c’est un atout chez Trump ; se donner en spectacle c’est la meilleure manière pour lui de séduire, si l’on en croit les sondages, un peu moins de la moitié des Américains. On l’a vu dans The Apprentice, c’est un showman. A l’inverse des belles paroles de Clinton, Trump joue beaucoup sur le langage direct pour exprimer ses idées, quitte à être politiquement incorrect et insultant. En soi c’est complètement dépourvu d’artifices et c’est ce qui semble séduire beaucoup de personnes.

TSP : Alors maintenant, vous êtes un électeur Américain, en face de votre télévision et vous prêtez une attention toute particulière à la rhétorique des deux candidats, c’est ce qui compte le plus à vos yeux afin de déterminer votre intention de vote. Dans ce contexte, votre cœur pencherait plutôt pour Hillary ou pour Donald ?

A : Personnellement, je pense que mon milieu (Annie a grandi dans le New Jersey) affecte ma manière de percevoir les candidats. Je ne voterai pas pour Trump pour la simple et bonne raison qu’il est, selon moi, trop politiquement incorrect, trop xénophobe. C’est aussi parce qu’il n’admet jamais qu’il a tort, qu’il a perdu ; il est fort pour attaquer mais pour être un leader politique humble et intelligent, je pense qu’il n’est pas la bonne personne. Il est important de savoir prendre du recul au bon moment, et le fait d’interrompre constamment ses opposants, et son comportement grossier plus généralement, offrent une image négative des Etats-Unis, qu’il donne en tant que candidat et qu’il donnerait donc en tant que président. Je pense que Clinton est plus réfléchie, ce qui serait un atout pour les relations internationales, et ferait d’elle une bonne diplomate et représentante de son pays. Trump ne peut se permettre de réagir aussi impulsivement, il est trop imprévisible pour devenir président.

D : Par rapport à la rhétorique et la manière dont le débat a été approché verbalement, je pense que Trump se focalise sur des arguments simples pour essayer d’être proche des classes plus populaires. Il attire deux publics : d’une part les classes populaires et d’autre part la « haute classe », les grands businessmen, les magnats de l’immobilier comme lui. Sa manière de s’exprimer attire plutôt les classes populaires tandis que ses idées font plus écho aux businessmen. À l’inverse, Clinton attire les électeurs allant de la classe moyenne basse à la classe aisée. Trump utilise beaucoup d’arguments ad hominem où il va frontalement attaquer Clinton, sur sa personne concernant ses emails, sur sa pneumonie via les réseaux sociaux. Il va vraiment jouer sur l’apparence, c’est un jeu presque puéril, ce qui je trouve n’a pas sa place dans un débat présidentiel. Clinton, de la même manière, a attaqué Trump  sur ses impôts sur les revenus qu’il n’a pas payé. Je trouve dérangeant que ces attaques ne concernent ni sa politique, ni son programme mais uniquement sa personne.

TSP : Justement du point de vue de la rhétorique, qui de Clinton ou de Trump remporte la palme du meilleur orateur ?

D: Je pense que Trump a été en dessous de son niveau habituel lors des débats présidentiels mais généralement, je trouve que Trump est un meilleur orateur que Clinton. Clinton a un ton assez plat, monotone, elle va en effet plus chercher à « faire de la littérature » que du débat direct. Au contraire, en privilégiant le débat direct, Trump incarne une rhétorique un peu « hitlérienne », s’appuyant sur des discours puissants qui captivent la foule, utilisant des mots simples qui touchent un large public ; il utilise le pathos c’est-à-dire les émotions, et beaucoup moins le logos c’est-à-dire la logique du discours. Ceux qui s’intéressent à la politique vont chercher derrière les discours, les idées alors que ceux qui s’y intéressent peu vont s’arrêter à Trump déclarant « We have to build a wall » et être séduits par cette proposition ; tandis que les idées de Clinton, qui importent pour nombre d’Américains (la réforme du port d’armes par exemple), ne vont pas être associées à la personne de Clinton. Elle prend des chemins de traverse pour communiquer ses idées dans le but de construire un ethos, et va donc passer par le logos plutôt que par le pathos, mais en perdant ainsi une partie des Américains moins intéressés par la politique.

A : Comme l’a souligné un célèbre candidat républicain, les débats ne portent pas sur les dires du candidat à la présidentielle, mais sur le ressenti des spectateurs. Trump est vraiment capable de contrôler une foule, de parler à leurs émotions plutôt qu’à leur raisonnement logique. Il parvient à créer de l’unité, du patriotisme chez les Américains, en s’appuyant sur une dynamique de groupe où on se dit « Tout le monde le fait alors je vais le faire aussi ». Clinton ne joue pas sur la dynamique de groupe et essaye vraiment d’appeler à la logique.

D : Pour Trump et surtout Clinton, succéder à un président tel qu’Obama, qui a tenu les meilleurs discours de l’histoire des Etats-Unis depuis des centaines d’années avec son « Yes we can » ou son « Black lives matter », sera un véritable défi sur le plan rhétorique. La plume d’Obama est incroyable, sa manière de gérer les silences est, je trouve, inouïe. Il gère très bien ses rapports à l’audience, il parvient à faire à la fois du pathos et du logos, à exprimer ses idées simplement malgré une rhétorique élaborée, basée sur des idéaux et non sur des réactions à l’inverse de Trump. Obama a recours à des discours simples, structurés avec la bonne forme et les bons arguments. C’est justement ce qu’il manque à Clinton, ce n’est pas une oratrice telle qu’Obama malgré la similarité de leurs idées, car elle n’arrive pas à les exprimer. Ecouter Clinton c’est comme écouter un maître de conférence donner son cours, c’est quelque peu rébarbatif et on a l’impression d’entendre la même chose à chaque fois. Son manque de naturel est sûrement lié au parcours de son mari et surtout à son expérience ( secrétaire générale sous Barack Obama de 2009 à 2013, ndlr ), qui lui a appris à manier les techniques d’écriture de discours. Trump essaye de se faire une image alors que Clinton en a déjà une, et pense ne plus avoir besoin de l’entretenir.

A : Les candidats doivent rester cools,  garder leur calme tout en réfléchissant à ce qu’ils vont dire, faire attention à chaque mot employé. Les candidats ne sont pas surpris de voir leur discours apparaître dans les journaux le lendemain du débat, pris au dépourvu : tout est calculé. Pour être honnête, c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai trouvé qu’Obama fut un très bon président. Il a gardé son administration impeccable, en ne provoquant aucun scandale.

D : Savoir garder son calme c’est justement ce qu’il manque à Trump. Il lui manque de la réflexion, du temps qu’il pourrait se donner pour élaborer ses propos, et surtout du sang-froid. Lors du premier débat, Hillary a déclaré : « Donald ne dit jamais ce qu’il ferait. Les mots comptent quand on est président » (ce à quoi Donald a rétorqué : « Elle n’a pas l’apparence et elle n’a pas l’endurance pour être présidente » ndlr ), et en effet, Trump change beaucoup d’avis, c’est un de ses défauts, d’ailleurs si on devait les lister ce serait long ! ( rires )

TSP : En parlant d’Obama, quels conseils devrait-il donner à Clinton ? Exprimer plus intelligemment ses idées pour élargir son cercle d’électeurs par exemple ?

A : Obama soutient totalement Clinton. Concernant des conseils qu’il lui aurait donné en public en tant que président, je n’ai rien lu de tel dans les journaux, personnellement, parce que je n’attends rien de tel de sa part. Ce n’est pas son rôle de dire à Clinton ce qu’elle devrait faire, en revanche c’est à lui de dire qu’il la soutient en tant qu’actuel président et membre de son parti. Ce que Clinton pourrait apprendre d’Obama, c’est la manière dont il se rapproche de la jeunesse, car Clinton essaye, elle essaye vraiment d’être proche des jeunes mais sur les réseaux sociaux, son compte Twitter – par rapport à celui de Trump- parle de lui-même. Elle a beau poster plus fréquemment que son rival, ses tweets n’ont pas autant d’impact que ceux de Trump et c’est évidemment dû à son manque de spontanéité. Elle ne se dit jamais sur le moment « Je vais dire ça, c’est ce que je ressens à cet instant précis, je vais tweeter à ce propos » à l’instar de Trump qui poste des tweets comme « Allons construire un mur », des propos qui captent notre attention. Obama, qui est perçu comme le président « cool » possède cette habilité, tout comme sa femme, à être connecté avec les jeunes.

TSP: Justement en parlant du couple Obama, pensez-vous que Trump utilise sa femme, Melania Trump, pendant ces présidentielles ?

A : Absolument ! Elle semble juste lire les discours qui lui ont été écrit, sans même les étudier au préalable, et la façon dont elle a lu son discours plagié sur celui de Michelle Obama souligne bien sa manière de penser : « Je vais lire ça car on m’a demandé de le faire », sans que cela ne reflète son ressenti. Je ne suis pas sûre qu’elle ait tant d’intérêt à être sur le devant de la scène. C’est une femme intelligente et éduquée, mais je pense que la politique, en l’occurrence la politique américaine n’est simplement pas sa spécialité. Contrairement à Michelle Obama, elle n’a pas effectué ce travail, celui d’être connectée aux citoyens Américains, en parlant des vrais causes qui leur importent. Michelle Obama supportait totalement son mari, le poussait au-delà de ses limites afin qu’il soit le meilleur président possible. On l’aimait avant tout parce qu’il aimait sa famille. Pour en revenir à Trump, Melania ne semble pas digne de confiance, elle me paraît froide et distante, en toute honnêteté.

TSP : Alors qui pourrait le mieux succéder à la famille Obama ? La famille Clinton ou la famille Trump ?

A : Aucune des deux ! Les Obama sont tellement spéciaux, ils sont perçus comme la famille modèle, comme le parfait stéréotype de la famille américaine. Ils veulent protéger leurs enfants des médias, ils veulent qu’ils aient la meilleure éducation possible. A l’inverse, la famille Clinton cumule trop de scandales, ils sont trop fréquemment sur le devant de la scène politique. Beaucoup de choses liées à leur passé, à leur vie personnelle, ont déjà été révélées et je pense que cela a atteint son image en tant que future présidente. La famille Trump est juste une famille de businessmen, pour être honnête, elle me fait même penser à celle des Kardashian ( rires ). Ce n’est pas une bonne image à avoir non plus, c’est comme être au sommet de la société américaine, et être capable de faire tout ce que l’on désire parce qu’on a le portefeuille assez rempli.

D : Alors qui pour succéder à la famille Obama … Dans tous les cas, je pense que nous sommes dans une ère où le(a) conjoint(e) ne devrait pas avoir sa place dans la politique. Pour moi, la première dame (ou le premier homme dans le cas de Bill Clinton) n’est pas celui qui est élu, et devrait rester dans la sphère privée plutôt que publique. Par exemple, demander que la première dame joue un rôle pour les enfants du pays s’apparenterait à une hypersexualisation de cette dernière. Michelle Obama a été une très bonne première dame, mais la famille Obama était trop médiatisée pour se donner une image de famille-modèle à suivre. Cela a une portée plutôt malsaine, au final, et c’est pour cette raison que l’idée d’une intersection entre sphère publique et sphère privée me déplait. Mélanie Trump semble être une femme très calme, du moins beaucoup plus calme que son mari, elle aurait vraiment tendance à s’effacer et ne sera, à mon avis, jamais politisée dans le sens où elle ne fera jamais de discours en faveur des politiques de son mari, et fera plutôt des actions de son côté. En ce qui concerne Clinton, c’est différent car revenir sur le devant de la scène pour Bill Clinton serait une mauvaise chose. On accorderait une grande importance à son rôle et ce serait comme lui donner une seconde présidence alors qu’il ne l’a pas demandé, et surtout on ne le lui a pas donné. Ce ne sont que des suppositions mais je pense qu’il risque d’essayer de voler la vedette à sa femme, en s’impliquant plus dans la vie politique que Melania Trump ou Michelle Obama. Il reste un expert dans ce domaine pour avoir été au pouvoir, mais je ne pense pas que cela aurait des répercussions sur la politique de sa femme, qui a des idées assez puissantes pour les exécuter elle-même et ne pas nécessiter l’influence de son mari.

TSP : Clinton n’utilise donc pas son mari, malgré son statut reconnu d’ancien président ? Trump en revanche utilise-t-il sa femme ?

D : Elle essaye plutôt d’effacer cet aspect de sa vie -du fait de la présidence bien arrosée de scandales et de politiques critiquées de Bill Clinton. Elle n’en parle d’ailleurs jamais et c’est uniquement Trump qui tente de l’embarrasser avec le passé de son mari à chaque débat. En revanche, je pense que Trump utilise rarement sa femme comme argument politique, mise à part l’exemple du discours plagié qui était destiné à provoquer Clinton et la famille Obama, et donc le parti démocrate en général. Sa femme n’est en effet pas une experte en politique à l’instar de Bill Clinton qui en est un, et c’est ce que je trouve très bien de la part d’Hillary car elle ne s’en sert pas. Bill tentera en revanche de s’immiscer dans la vie politique de sa femme, cela reste à voir mais c’est ce que je suppose.

A : Je pense que la vie privée dans ces élections ne joue pas un rôle aussi important que dans le passé. Il y a cette peur que Bill Clinton fasse de l’ombre à sa femme comme l’ « homme de la maison qui porte la culotte », ce qui n’est évidemment pas le cas car Hillary est une figure très influente toute seule. Personne n’aime l’idée d’avoir une dynastie Clinton comme la dynastie Bush c’est pourquoi le mandat a été limité à 4 ans aux Etats Unis. Bill Clinton n’apparaît pas comme un fardeau pour sa femme car c’était un président apprécié, notamment en raison de ses politiques économiques, il est parvenu à obtenir un surplus au lieu d’un déficit, et c’est un accomplissement remarquable en tant que président. Son image publique est bonne, il possède cet aura incroyable tout comme sa femme, malgré tous les scandales. La politique américaine est plutôt un jeu de popularité où ce n’est pas tant le contenu du discours des candidats qui importe mais ce que le candidat reflète, ce qu’il paraît être, l’important est l’appréciation des électeurs, pour devenir le parfait président. Obama a fait un excellent travail de ce point de vue mais Clinton semble avoir beaucoup de secrets à cacher, du moins c’est l’impression qu’elle donne en rendant public, petit à petit, beaucoup de détails comme ses emails, sa pneumonie, et ces petits détails deviennent d’immenses scandales (Le scandale Monica Lewinsky en 1998, ndlr ) et c’est un aspect de sa personnalité qui va lui porter préjudice. Concernant la famille Trump, elle n’est pas vraiment mauvaise, mais il y un a problème, celui de la gestion des affaires immobilières de cette famille une fois Trump au pouvoir ; il a déclaré à ce propos qu’il passerait la main à ses enfants mais ce ne serait pas totalement légal de lier le gouvernement à ce business. Un argument qui a été lancé contre Trump lors du débat présidentiel –qui ne devrait d’ailleurs pas être utilisé lors d’un débat présidentiel – renvoie à sa politique sévère sur l’immigration alors que sa femme est à l’origine une immigrée venant d’Europe de l’Est. De même, dire que Clinton n’a pas sa place en tant en présidente en raison du scandale Monica Lewinsky montre à quel point les élections américaines peuvent être superficielles.

TSP : Le débat présidentiel devient alors une télé-réalité dans laquelle est révélé, non pas le contenu du programme politique des candidats mais celui de leur vie privée …

D : Exactement, les Américains ont beaucoup plus tendance à se focaliser sur la vie privée de leurs dirigeants que les Français par exemple. C’est un peu le monde de la démesure, la rhétorique du « American Dream ». On pourrait penser que de ce point de vue Trump part gagnant par ses discours simples et son show mais au final la plupart des Américains se rendent compte que la politique, ce n’est pas uniquement du spectacle, que les idées sont nécessaires. Par conséquent, et heureusement, Trump n’attire pas tant de voix. La question est de savoir si Clinton incarne cet esprit spectaculaire de la présidence, ce que je ne pense pas, mais est-ce une mauvaise chose ? Je ne pense pas non plus.

TSP : Est-ce que ce manque de folie de Clinton comparé à la démesure, à la vulgarité dont peut faire preuve Trump, va réellement influencer le comportement électoral des Américains ?

D : Je pense que le fait de ne pas avoir une présidente qui parvient à captiver l’audience par des jeux d’acteurs peut manquer à certains Américains. En soi, Trump ce n’est pas plus que du jeu d’acteur, il joue son rôle ce que Clinton n’arrive pas à faire. Certains diront qu’ils aiment la politique pour le show et aimeront donc à la fois Trump et Obama pour cette même raison, par ces tours qui sont joués à l’oral. Toute la rhétorique d’Obama l’a rendu célèbre, il a ses « fans » tout comme Trump a les siens. Beaucoup de personnes soutiennent Clinton tant pour ses idées que pour contrer Trump mais ces électeurs ne sont pas « fans » de sa personne.

« Tout réside dans l’art de paraitre. »

TSP : Ce manque d’incisivité et ces secrets cachés de la part de Clinton pourraient alors être pris pour de la malhonnêteté …

D : Clinton peut avoir des secrets à cacher, mais c’est également le cas de Trump, qui doit en avoir pleins ; pourtant on en parle beaucoup moins, car on se fie à son apparente honnêteté, l’illusion étant toujours créée à l’aide de sa rhétorique. Il paraît ainsi séduisant en termes d’idées, et Clinton manie beaucoup moins cet art oratoire-là, ce qui contribue à la rendre moins digne de confiance.

A : Clinton essaye de se faire une image de dirigeante impeccable, sans histoires, très honnête. Le fait de se contredire d’un discours à l’autre détruit immédiatement cette image d’honnêteté. Trump n’essaie même pas d’être honnête, il enchaîne les propos choquants, mais continue, et fait comme si de rien n’était.

TSP : Divertir, est-ce le seul moyen de devenir président ?

A : Je pense que cela dépend de celui qui dirige le pays. Dans ce cas, les Américains ne votent pas juste pour Trump par qu’ils le trouvent divertissant ; ils votent pour Trump en raison des problèmes institutionnels aux Etats-Unis. Ils sont très frustrés par l’existence des divisions sociétales : le vote pour Clinton ou Trump me semble être un vote de protestation, chacun à leur façon. Mais je pense qu’aucun des deux ne s’intéresse vraiment aux problèmes institutionnels qui importent réellement aux Etats-Unis. En général, la personnalité ne devrait pas être le secret pour gagner une élection, mais dans ce contexte de polarisation des élections, elle y suffit.

TSP : Des pronostics pour le prochain débat et plus globalement, pour les élections finales ?

A : Et bien pour répondre à cette question, vous allez devoir venir sur le campus pour la grande nuit des élections ! Concernant le dernier débat, Hillary s’en est très bien sorti alors que Trump avait l’air d’un petit garçon dans une cour de récréation avec des adultes. En ce sens, en supposant que rien ne change, Clinton pourrait être capable de rallier plus d’électeurs de son côté. Je pense que le premier débat a eu un impact considérable sur le comportement des électeurs mais je ne sais qui va remporter ce deuxième débat ( le 9 octobre, ndlr ). Je ne sais pas non plus qui va sortir gagnant de ces élections ; mais le réveil du 9 novembre se fera dans un nouveau monde.

D : Selon moi, il n’y a pas eu de vainqueurs lors du débat présidentiel. Trump s’est ridiculisé. Je pense qu’il arrive à respecter et à bien déclamer un discours lorsque sa plume lui en écrit un, mais lorsqu’il n’a pas sa plume et qu’il n’a à sa disposition que ses conseillers, il redevient le petit garçon qu’il est. Clinton ne ressort pas non plus comme « vainqueur » du débat, en raison de ses attaques ad hominem sur Trump. Elle s’est beaucoup focalisée sur son passé, lui lançant des attaques très personnelles. Je pense qu’elle a certes été au-dessus de Trump mais qu’elle n’a pas pour autant gagné le débat, la démarcation n’était pas assez forte ; sa présence oratoire n’était pas assez puissante, pour qu’une telle démarcation ait lieu. Du charisme, elle en a, dans le sens où elle a une présence et parvient à attirer l’attention mais elle n’arrive pas à la maintenir à l’aide de ses qualités oratoires. C’est tout le problème de Clinton : elle ne sait pas déclamer et n’a pas le bagout d’Obama. Je pense qu’en étant trop dans son personnage, Trump va continuer de se ridiculiser lors du prochain débat, s’il n’est pas réorienté par ses conseillers. Clinton garde très peu de marge de manœuvre à ce sujet, car elle manque de talent dans sa manière de s’exprimer et cela ne s’apprend pas en l’espace de quelques semaines malheureusement.

TSP : Clinton part décidément avec beaucoup de fardeaux entre son mari, son « déficit oratoire », ses scandales …

D : C’est en effet un défaut qu’elle a et c’est dommage car en termes d’idées, il n’y a aucun problème ! Il faut savoir que lorsqu’on regarde un débat, on n’en retient que 50%. Dans le cas de Clinton, parmi ces 50%, il y a 90% de phrases qu’on ne comprend pas, les arguments énoncés manquant de clarté. Si on prend 50% de ce que dit Trump lors du débat avec son « Allons construire un mur », on retient « construire un mur » qui est plus clair et concis et cela plait à certains Américains, malheureusement. Trump reste derrière dans les sondages et constitue un vote à risque à l’image de Jean-Marie Le Pen, alors président du FN en France, lors du premier tour des élections présidentielles en 2002, où les électeurs se sont finalement repliés au second tour. Je pense qu’il y aura ce même type de repli concernant le vote pour Trump. J’émets cependant quelques réserves à ce sujet, car j’avais le même raisonnement concernant le Brexit et l’accord de paix entre les FARC et la Colombie. On assiste à l’émergence d’un comportement populiste, et celui du goût pour les votes à risque. Les sondages après le Brexit soulignaient qu’une majorité des sondés y étaient opposés, ce qui est très frustrant car cela démontre bien que les électeurs ne se rendaient pas compte des conséquences de leurs actes.

A : La première recherche sur Google était d’ailleurs « Qu’est ce que l’Union Européenne ? » au lendemain du Brexit.

D : De même pour Trump, s’il est élu je pense que le top des recherches Google serait « Quel est le programme de Trump ? ».

TSP : Le mot de la fin : à quoi ressembleraient un monde où soit Hillary, soit Trump serait président(e)?

A : Apocalypse versus Utopia ( rires ). En toute honnêteté, je ne pense pas qu’ils seraient si différents, en ce qui concerne la politique intérieure. Concernant la politique extérieure, la seule différence serait la relation avec la Russie. Finalement, au regard de leurs futures actions, ce sont des candidats très similaires.

D : Je suis complètement d’accord, dans le sens où Trump se rapproche de plus en plus du milieu car les promesses de la campagne sont forcément très différentes des idées qu’il va réellement mettre en place, elles sont toujours plus extrêmes. Le Congrès ne votera pas ses lois. C’est une vaste blague de dire que qu’il veut construire un mur alors que le mur est déjà construit ! Le seul changement se fera au niveau de l’image internationale des Etats-Unis. Clinton serait la première présidente des Etats-Unis tout comme Obama a été le premier président afro-américain des Etats-Unis,  ce qui est très positif en termes d’image.

A : Le Royaume-Uni a voté l’interdiction pour Donald Trump d’entrer sur leur territoire donc avoir Trump comme président entraverait l’image des Etats-Unis, non seulement au Royaume-Uni mais également dans nombre de pays progressistes qui ne voudront pas être associés à sa grossièreté et sa xénophobie – entre autres – qui font partie de son agenda. C’est un problème pour les négociations internationales.

D : Concernant les accords de libre-échange tel que le NAFTA, il y aura un changement majeur quelque soit l’issue des élections. Trump veut à tout prix le détruire et Clinton s’est également prononcée contre. Si Trump est élu, l’abrogation du NAFTA serait plus probable et surtout plus rapide que si Clinton est élue. Je ne suis ni pour le monde de Trump ni pour celui de Clinton mais plutôt pour celui de Gary Johnson, un candidat libertarien qui n’est pas dans le spectre bi-partisan.

TSP : Chers experts merci pour votre intervention, on vous retrouve le 18 octobre pour le workshop organisé par vos deux associations sur les élections et le 8 novembre pour la grande nuit des élections organisée au campus par Transatlantique, un événement à ne pas manquer : It will be fun !

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