By Nayanka James.

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Avant de commencer quelques notes d’amour pour cette terre qui coule dans mes veines : « Lagwiyann to bèl, bèl, bèl ti koté dan lamazoni, Mèm si yé di sé la jungle savé an mo tchô to sa mo paradi » Lovajah (La Guyane tu es belle, belle, belle. Un beau bout d’Amazonie. Même s’ils prétendent que tu n’es que jungle, sache que tu es dans mon cœur, tu es mon paradis)

J’ai tenté d’écrire un article neutre, factuel, dénué de partis pris. Mais comment peut-on être neutre quand il s’agit de toi ? De vous ? Comment peut-on être neutre quand il s’agit de la terre qui t’a portée, nourrie, abritée ? Comment peut-on être neutre quand on voit la manière dont ils vous traitent ? Comment peut-on être neutre quand TF1 résume votre mobilisation à la violence qui ravage notre Guyane ? Puis enchaîne sur le sida qui décime (apparemment) notre jeunesse?

La neutralité n’existe pas, nous le savons, vous le savez, ils le savent. Les mots ont un sens. Un poids. Nous devons les choisir avec parcimonie. Alors pardonnez-moi, pardonnez ma subjectivité. L’inquiétude, la colère, la frustration qui pourraient transparaître derrière mes mots. Mais jamais de haine, de rage. Parce que notre cause est juste, nous vaincrons.

La Guyane c’est 83 846 km2, pour un peu plus de 250 377 habitants. La deuxième plus grande région de France et la seconde moins peuplée, qui abrite en son sein la forêt amazonienne, poumon du monde. Incroyablement protégée, au prix du dynamisme économique guyanais. L’Etat possède 90% du foncier en Guyane, situation étonnante puisqu’en Hexagone il possède d’ordinaire qu’une infime part des terrains. Obtenir une parcelle agricole en Guyane relève du parcours du combattant, l’Etat se cachant derrière la nécessité de protéger la forêt. Mais quand il s’agit de protéger les Amérindiens de la pollution des fleuves, criques, rivières, et autres cours d’eau si ce n’est la pluie elle-même ; rongés par le Mercure ; fruit de la chasse à l’or qui a court chez nous ; personne ne réagit, non ! Bien au contraire, on construit un pont avec le Brésil, parce que c’est la fraternité, après tout, on se rejoint dans le dédain des peuples premiers !

La Guyane c’est 20% de jeunes entre 16 et 25 ans, soit la part la plus importante en France. Mais aussi 40% de jeunes qui quittent les bancs de l’école sans formation, sans diplômes. Que faisons-nous pour vous ? Essayons-nous de comprendre ? De proposer des alternatives ? D’une maman enseignante, j’ai appris depuis bien longtemps, que ce ne sont  pas les enfants qui doivent s’adapter à l’école mais l’école qui doit s’adapter aux enfants. Ce n’est pas fait, mais bien à faire !

Ces jeunes, perdus, à l’abandon, vivotent, magouillent pour s’en sortir. Beaucoup nous quittent pour trimer sangs et eaux là-bas en « métropole », beaucoup partent avec caché au creux de leur ventre la promesse d’une vie meilleure et reviennent avec des pépites d’or, mais une honte, une hantise dans les yeux. Etre une mule, ce n’est pas gratifiant.

La Guyane c’est le département le plus violent en France, au vu de son nombre d’habitants. Vivre en Guyane c’est vivre enfermé dans sa maison entre quatre murs, de peur d’être agressé. C’est se faire tuer pour une chaîne en or, un portable, un regard, un scooter. Vivre en Guyane, c’est se faire violer par des gamins.

Simple coïncidence, entre jeunesse laissée à l’abandon, et montée de la violence chez les jeunes ? Je ne crois pas au hasard. Vous n’y croyez plus non plus ! Certains d’entre vous ont même commencé à tendre la main, aider, écouter, comprendre ces enfants. Les enfants, ça se corrige, il ne suffit pas de punir, il faut éduquer. Que font les parents ? Sont-ils démissionnaires ? Que fait notre Mère à tous ? Celle qui nous nourrit chaque année de milliers d’euros en aide sociale ? Celle qui nous voit comme une pompe à fric ? Que font nos Frères d’une autre mer ? Certains proposent de nous jeter à la mer, parce que nous ne servons à rien. Tapant sur leur clavier, derrière leurs ordinateurs, profitant du réseau offert par le satellite envoyé depuis chez nous, mais il est vrai, pas « par » nous.

La Guyane, ce sont des coupures d’électricité incessantes, qui entraînent des coupures d’eau, et des coupures internet. A cause d’iguanes, de serpents, de grenouilles peut-être ? Ce sont des poteaux électriques de la couleur des arbres que l’on perd dans la jungle. La Guyane, c’est le noir complet, pendant de longues heures, et des gens qui s’organisent pour célébrer à la bougie, le développement qui n’est pas encore là. Des enfants qui se racontent des histoires qui font peur : « Et si la maison prenait feu ? ». Et puis la lumière revient, et la vie reprend comme si de rien n’était -vraiment ?

La Guyane, c’est un hôpital qui ferme parce qu’il n’est plus rentable. C’est un désert médical qui s’agrandit. Des médecins de plus en plus dépassés, que l’on doit supplier pour rester. La Guyane c’est maintenant la peur d’avoir besoin de soins lorsque l’on est à Sinnamary, et que le prochain hôpital se trouve à 100 km à l’Est ou à l’Ouest. Que fait-on, on crève ? Pire encore, lorsqu’on habite à Camopi, aura-t-on du réseau pour contacter l’hôpital à plus de 300 km, le seul hélicoptère disponible sera-t-il libre ? Ou devra-t-on choisir entre sauver deux habitants ? Dur, dur, quand on a fait le serment d’Hippocrate ; dur, dur, quand on a juré de sauver des vies. Hippocrate, Hypocrite ? Nous vous faisons grâce de ce jeu de mots facile.

La Guyane, ce sont des blindés face à des mères de famille qui militent. Des gaz lacrymogènes lancés à la figure d’élus pacifistes, essayant d’apaiser la foule. La Guyane, ce sont des grands frères désarmés, qui deviennent une milice aux yeux des médias.

Mais maintenant, la Guyane, c’est aussi des Guyanais qui se révoltent contre des mois et des mois, si ce n’est des années de médiocrité. Nous vous blâmons tous, élus et non-élus. Nous nous blâmons aussi de ne pas avoir réagi plus vite. Mais l’erreur est humaine. On a voulu discuter, personne n’a entendu. Alors on a bloqué la seule chose qui vous intéresse chez nous : Pourtant « vitrine économique de la région » selon TF, quelles retombées économiques pour nous ? Des miettes. Nous ne voulons pas d’une vitrine économique, nous voulons pouvoir accéder à nos terres, faîtes-nous confiance, nous aimons la Guyane plus que vous, on prendra soin de sa forêt. Nous voulons notre or exploité respectueusement, nous voulons nos diamants. Nous voulons que tous les Guyanais soient pris en compte et protégés de la même manière. Nous voulons que notre jeunesse ait sa chance, donnez-nous notre chance ! Nous voulons de l’électricité, nous ne devrions même pas avoir à le demander ! Nous voulons un système de santé à la hauteur de nos besoins ! Nous ne voulons ni plus, ni moins que les autres, nous voulons être traités comme des égaux, parce que c’est ce que nous sommes.

Vos appels au calme incessants, au retour à la raison, ne nous atteignent pas. Nous ne voulons pas nous calmer, parce que nous avons la raison derrière nous. Nous voulons être écoutés, respectés. Donnez-nous au moins l’impression que vous essayez, donc déplacez-vous.

Cet article n’est ni factuel, ni neutre, et parce que nous avons grandi bercé par Damas et Dante, concluons par le second pour éviter au premier de s’insurger trop violemment : « Les pires recoins de l’Enfer sont réservés à ceux qui sont restés neutres en temps de crise morale ».

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