Letters to… French Politics: Uzbeck à Roxanne

By Jean Bailet

Uzbeck à Roxanne,

Paris, ma chère, est bien plus grand qu’Ispahan, j’ai pu te le dire à maintes reprises. Cette impression s’est encore vérifiée tout à l’heure, alors que Rica et moi étions en promenade. Je m’apercevais que j’étais bien incapable de savoir où nous nous trouvions, malgré mes quelques tentatives de retenir l’organisation circulaire si alambiquée de la ville. Contrairement à Ispahan, où les grandes avenues ont été tracées selon des plans géométriques, Paris semble au contraire s’être vue greffée au fur et à mesure des quartiers sur sa périphérie, reliés entre eux par de larges boulevards comme des tentacules. Je n’ai pour ma part pas encore réussi à en saisir la logique et le fonctionnement ; mais tous les parisiens auxquels j’ai su en toucher quelques mots m’ont assuré que c’était un système certes alambiqué, mais si efficace dès qu’on le comprenait !

Ce n’est cependant pas le véritable objet de ma lettre. Je t’écris pour te conter une expérience si belle et si bonne que j’ai eu hier après-midi, que je crains que si je ne la développe pas maintenant, elle s’estompe dans ma mémoire.

De tout cela, je m’entretiendrai plus longuement avec toi ma chère à mon retour en Perse, ce n’est pas le véritable objet de ma lettre. Je t’écris pour te conter une expérience si belle et si bonne que j’ai eu hier après-midi que je crains que si je ne la développe pas maintenant, elle s’estompe dans ma mémoire et que je ne puisse plus, à l’avenir, assez bien t’en parler.

Le France, et Paris plus encore sont, tu t’en doutes, tout tourné vers les arts. Dans la ville pullule les galeries où de jeunes artistes conceptuels exposent leurs œuvres tandis que dans les grands et beaux musées, ont trouve des œuvres classique parmi les plus exquises et les plus réussies. Mais s’il est bien un art parmi tous les autre dans lequel les français excellent, c’est bien celui de la pensée. L’un de mes chers amis, Monsieur de Bazin, est un habitué de ces salons où il m’a toujours expliqué qu’il en aimait particulièrement les discussions car de temps à autres, il parvenait à repartir en ayant la conviction d’avoir appris quelque chose de nouveau mais surtout, il aimait qu’à chaque séance, l’une de ses convictions vole en éclats sous le discours des autres penseurs. Mais, loin d’être attristé d’apprendre que l’une de ses précédentes convictions s’avère avoir en réalité toujours été une fausseté, il était ravi car cela renforçait toutes ses autres convictions.

Intrigué comme j’étais, il me fit donc l’honneur de m’y convier et je me retrouvais donc hier à aller avec mon cher ami à ce rendez-vous. J’y trouvais quatre autres hommes, tous des habitués de ces débats et d’éminents penseurs selon les dires de mon comparse, tous dans la force de l’âge et aux manières distingués. Après avoir fait ma connaissance et s’être brièvement enquis de mes origines, ils m’invitèrent à participer à leurs discussions. J’étais, tu peux me croire, ravis de pouvoir finalement échanger avec des intellectuels français et pourtant, j’ai toujours du mal à croire ce que j’ai vu et entendu. J’ai pris hier, ma chère Roxane, une véritable leçon tant de philosophie que de parole discursive. Les quatre hommes se sont lancés dans un véritable ballet oratoire, comme une brillante chorégraphie. À peine l’un avait-il commencé à exposer son opinion qu’il était repris au vol par un autre, l’interrompant tant sur le vocabulaire employé, à grand renfort de « vous ne pouvez pas dire ça ! » et autres « Comment pouvez-vous ! », que sur les arguments ébauchés, souvent accompagné de « aberrant… », voire de « pathétique… ». Cela formait une admirable cacophonie, où chacun coupait la parole à l’autre tout en observant scrupuleusement l’accord tacite qu’avaient passé ces escrimeurs, selon lequel toute personne prenant la parole était autorisée à, pendant environ 25 secondes, terminer de vociférer sur l’orateur précédent, commencer à exposer (ou à réexposer, si il parlait pour la seconde fois) son opinion, avant d’être de nouveau interrompu par un autre jouteur. Je perdis bien vite le fil de la conversation, incapable de tenir le rythme des quatre athlètes. Je me contentais alors de me laisser porter, comme en transe, par la verve de ces philosophes capables de tout remettre en cause si fermement, et systématiquement. Cette joute pris un tournant presque céleste : le moindre terme ou concept était décortiqué, chacun faisait entendre toute la subtilité de son interprétation au point que la conversation finit par former un cercle parfait, autoentretenue par les légères et pourtant si importantes différences de convictions des uns et des autres.

Cet instant d’éternité prit fin, à mon grand désarroi, lorsque le plus chauve des quatre profita d’une légère accalmie pour tenter de développer plus qu’à l’accoutumé son argumentaire et se perdit parmi les concepts, qu’il semblait pourtant si bien maîtriser, se retrouvant incapable de conclure. Les trois autres décrétèrent alors qu’au fond, ils étaient plutôt d’accord entre eux, et que ce quatrième les avait induit en erreur avec son raisonnement absurde. Ils se séparent peu après, jurant que le débat n’en était pas clos pour autant. Comprends donc ma chère Roxane que bien qu’il me tarde de te revoir, je ne puis m’empêcher de vouloir prolonger mon séjour dans une ville aussi excitante !

De Paris, le 8 de la lune de Rebiab 2, 1712

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